Gros plan sur l’art de la bulle contemporaine

par MARCHI Joanna, DROUART Arthur, DEVELLENNES Louis

Gros plan sur l’art de la bulle contemporaine

Gros plan sur l’art de la bulle contemporaine

MARCHI Joanna, DROUART Arthur, DEVELLENNES Louis
Photos : Joanna MARCHI
9 mai 2016

La bande dessinée, appelée aussi, « neuvième art » est une suite d’images formant un récit et dont le scénario est intégré à l’image. Elle représente un art mineur, mais offre une multitude de possibilité qui est loin d’avoir été épuisée. Pouvoir dessiner des situations, animer des récits mais aussi provoquer des émotions permet à chaque lecteur de créer sa propre histoire. Mais où en est-elle aujourd’hui ? Qu’entend-t-on par “bande dessinée contemporaine” ? Un aperçu global du paysage de la bande dessinée francophone.

BRUXELLES : CAPITALE DE LA BANDE DESSINEE FRANCOPHONE

Joanna MARCHI

La bande-dessinée est à Bruxelles ce que la baguette est à Paris. Les héros de différents dessinateurs s’invitent sur les murs de la capitale européenne. Le neuvième art fait partie intégrante de la ville et ce, depuis de nombreuses années.

Il était une fois, il y a très longtemps, un homme qui ne savait ni lire ni écrire. D’ailleurs les mots « lire » et « écrire » n’existaient pas. Pas davantage qu’aucun autre. Pour s’exprimer, pour raconter, pour vénérer, il inventa le dessin. 

Anonyme

« Les étrangers partent de Bruxelles les bras chargés d’albums », raconte Thierry Delbecque, gérant du « dépôt », un magasin de bande-dessiné situé à cent mètres de la Grand-Place.

Visite du« Dépôt » à Bruxelles © Joanna MARCHI

 

Bruxelles est en effet reconnu à l’étranger comme la capitale de la bande dessinée et la ville ne se prive pas de développer cet aspect de son patrimoine. Entre le parcours de la BD, qui permet de découvrir des murs de la ville recouverts de héros du neuvième art, la fête de la BD, qui organise une multitude d’activités autour de la BD, le musée de la bande dessinée, la ville de Bruxelles stimule cet art de la bulle.

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Partie du parcours de la BD à Bruxelles © Joanna MARCHI

 

Et des stimulations, la bande dessinée en a bien besoin. La BD a en effet stagné pendant de nombreuses années, contrairement à d’autres genres artistiques qui se renouvelaient constamment. C’est l’idée développé par Jean-Christophe Menu, ancien directeur des éditions l’Association. Selon Dominique Goblet, auteur, dessinateur et vice-présidente de la Commission d’aide à la BD, « c’est une figure de la Bd ». Il a en effet beaucoup écrit sur le neuvième art. Pour Jean-Christophe Menu, la Bd a été un champ artistique qui a subi tardivement ses remises en question, contrairement à l’art contemporain. La BD a donc pris le temps avant de se renouveler. « Renouveler, que ce soit la Bd ou un autre art, c’est tout d’abord connaître très très bien les codes qui font un genre, et voir comment on peut repousser les frontières de ce champ d’expression », explique Dominique Goblet.  Renouveler, c’est donc se demander où s’arrête les limites de son art.  Et Dominique Goblet ne se lasse pas de se questionner sur ce qu’est la Bd.

 

Interview de Dominique Goblet

 

Dominique Goblet ajoute : « je serai extrêmement triste de vivre dans un monde qui ne laisse pas de place à un renouvellement des esprits nouveaux. C’est extrêmement important. Le monde change tout le temps. Les jeunes générations apportent un regard neuf sur ce qui les entourent ». D’où l’importance de former de nouveaux dessinateurs.

 

Bruxelles, une terre d’enseignement

Bruxelles met un point d’honneur à renouveler les praticiens de la Bd. Quatre écoles enseignent l’art de raconter des histoires par le dessin. Peu de villes peuvent se targuer de former autant de nouveaux dessinateurs.  Chaque année, il y en a plus de cinquante qui entrent sur le marché francophone de la Bd, ce qui ne va pas sans poser un problème. Le nombre de lecteurs est resté à peu près le même depuis le début des années 2000 alors que de 1000 nouveaux albums par an à l’époque on en est aujourd’hui à plus de 4000. « Le gâteau reste le même mais plus de gens se le partagent » métaphorise le libraire.

Interview Thierry Delbecque

QU'EN EST-IL DU MARCHE ACTUEL DE LA BANDE DESSINEE ?

Joanna MARCHI

Une surproduction, un marché saturé, des ventes stagnant depuis de nombreuses années. Le marché mainstream se limite généralement à transformer d’anciennes oeuvres, laissant peu de place à la nouveauté. Mais des indépendants tentent tout de même de développer une bande-dessinée “expérimentale”, une bande-dessinée nouvelle.

Le marché de la bande déssinée a connu une transformation majeure depuis la fin des années 1990. Avant cette décennie, la production de nouveautés était limitée à 500 par an, sans grandes fluctuations. En 2015, ce chiffre est désormais proche de 4000, soit une augmentation de 800%. Il y a plusieurs raisons qui expliquent cette diversification dans le monde de la BD et l’augmentation des oeuvres produites . Premièrement, l’économie de la bande dessinée est passée du secteur de la presse au secteur du livre. En effet, de plus en plus de BD sont publiées par des éditeurs sur un format livre. On s’éloigne de la bande dessinée soutenue par des magazines et revues spécialisées de la presse écrite.

Deuxièment, au début des années 2000, le phénomène de globalisation a vu l’arrivée des mangas asiatiques et des comics américains dans le monde de la BD francophone. Aujourd’hui, les recettes reçues de ventes de mangas sont presque equivalentes à celles du format classique de BD franco-belge. Dernierement, cette diversification peut s’expliquer par le renouvellement du lectorat et la reconnaissance culturelle de la bande dessinée. En effet, le neuvième art est devenu un emblème dans le secteur du livre franco belge. En 2013 la bande dessinée représentait 10% du chiffre d’affaire de ventes des livres dans les librairies francophones européennes.

Toutefois, depuis la fin des années 2000, le marché de la BD commence a connaitre une décelleration dans la publication de livres et dans la diversification des nouveaux albums. Le graphique ci-dessous montre la progression du nombre d’albums de BD produits dans le monde francophone depuis l’an 2000.

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Selon ce graphique, les editeurs produisent en effet de plus en plus de réeditions plûtot que des albums inédits. Avec de plus en plus de dessinateurs qui entrent sur le marché du travail, ça devient difficile pour eux de faire publier leurs nouveautés. De plus, les maisons d’editions francophones commencent à ressembler à un oligopole. Cinq maisons d’editions représentaient 77% des exemplaires vendus en 2013. Il est donc de plus en plus difficile pour de nouveaux editeurs de rentrer sur le marché de la BD à cause de ces géants qui y sont déjà bien ancrés.

Mais des éditeurs indépendants “résitent encore et toujours à l’envahisseur”. Fremok est l’un d’eux. C’est une plateforme d’édition, plateforme parce que Fremok “n’est pas une (et n’a pas de) maison ”. Elle constitue un réseau de petits éditeurs indépendants qui ne suivent pas la même logique que les maisons d’éditions mainstream. Habituellement, les albums se vendent durant les deux ou trois semaines qui suivent leurs publications puis ils disparaissent. Le marché de la Bd est le même que les autres marchés. C’est la consommation avant tout. Ça ne se passe pas ainsi chez Fremok, ou dans d’autres petites structures du même genre. “Nous vendons nos livres sur un temps beaucoup plus long. En fait, il y a une forme de lutte contre ce mouvement de rouleau-compresseur”, explique Dominique Goblet, membre de Fremok. La différence est que ces petites structures tel que Fremok ont un pied dans l’art, les festivals, les musées, etc. C’est par ce biais que Fremok vend ses publications et qu’ils peuvent continuer à faire vivre longtemps une oeuvre  après sa parution, contrairement au reste du marché. “Le travail de Fremok c’est un travail qui s’attache à l’expérience” précise Dominique Goblet. C’est cette recherche de l’expérimental, c’est à dire du renouvellement des codes de la Bd, qui intéresse la plateforme.

Dans tous les cas, grande ou petite structure, le dessinateur reste le personnage central du marché de la BD. Sans lui, pas d’album et alors pas de marché.

LES BEDEISTES CONTEMPORAINS

Cédric MANCHE

Les dessinateurs de bande dessinée se font de plus en plus nombreux. Cependant, certains sortent du lot et arrivent à s’installer dans le monde de la bulle de manière très diverse. Portraits de deux d’entre eux.

L’image en bande dessiné n’est pas abstraite comme un alphabet composé de 27 lettres. Le dessin, c’est quelque chose de palpable. 

Mathieu Burniat
Dessinateur et scénariste blege

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JOSEPH FALZON a 32 ans. C’est en 2008 qu’il obtient son diplôme à l’école supérieure d’art de Saint-Luc (ESA) à Bruxelles. Depuis tout petit, Joseph dessine. Il qualifie son choix d’étude par un « caprice ». En effet, la bande dessiné l’a toujours passionné et représente un rêve de gosse. En 2010, il sort Jours de Cendre, sa première bande dessiné. En 2012, Joseph travaille sur un projet pour une entreprise. Il s’immerge pendant trois ans dans un chantier. Il a également travaillé dans La revue dessinée, un magazine racontant l’actualité en bande dessinée. En plus d’être un dessinateur acharné, Joseph donne des cours à Paris afin de donner un plus aux étudiants préparant leur rentrer dans les écoles d’art. « Quand j’étais à la place de ses étudiants en 2003 – 2005, la BD commençait à venir, à avoir une bonne image, à être reconnu mais c’était pas encore tout à fait ça. Aujourd’hui, la bande dessinée se démocratise, c’est accepté, ce n’est plus vu avec un regard un peu de dédain », explique Joseph.

 

Citations dessinateurs 2

 

La bande dessiné fonctionne par cycle selon lui. La question de nouvelle génération se pose. Aujourd’hui, il parle d’une génération qui aurait pas moins de 30 ans. Il est impossible pour lui de définir une “nouvelle génération”, « cela dépend de la vision que nous adoptons », explique Joseph. La bande dessinée numérique est venu enrichir ce neuvième art. En revanche, « la bande dessinée numérique se cherche encore », pour Joseph. Entre 2010 et 2013, il participe au projet Les Autres gens, une bande dessinée en ligne accessible par abonnement. Des centaines de dessinateurs se donnaient le crayon afin de réaliser chaque jour une planche suivant une histoire écrite par un scénariste. « C’était une manière d’aborder la bande dessinée de façon intéressante», explique Joseph, « ça faisait un peu “Bédénovéla” », ajoute-t-il en rigolant.

 

Cédric MancheCEDRIC MANCHE a 41 ans. Il enseigne la bande dessiné à Saint-Luc depuis maintenant sept ans. C’est en 1999 qu’il obtient son diplôme à l’ERG. Au départ, il étudie la vidéo, le cinéma d’animation et le storyboard, mais très vite il s’oriente vers la bande dessinée. Tout en étant étudiant, il met sur pied SPON, une revue hebdomadaire. C’est pas moins de 47 numéros en l’espace de seulement un an. Cédric a toujours su qu’il serait dessinateur. « J’étais attiré par le raccord d’image », évoque-t-il. En l’an 2000, Cédric fonde la maison d’édition de bande dessinée L’employé du Moi avec plusieurs dessinateurs. Ils mettent en avant une bande dessinée plus indépendante, avec une certaine qualité narrative. L’Employé du Moi a crée Grand Papier, une plateforme accessible gratuitement en ligne. Les créations proviennent de dessinateurs de partout dans le monde. « L’objectif est de donner une idée assez globale de ce qu’est la bande dessinée contemporaine », explique Cédric. En plus de ça, le lecteur a la possibilité de laisser un commentaire. « Cet aspect peut être intéressant pour justement répondre aux attentes du public. Ca créé une interaction qu’un auteur de bande dessinée papier n’a pas », raconte Cédric.

 

Citations dessinateurs

 

Malgré l’arrivé du numérique, ce passionné de bande dessinée reste très attaché au papier. « J’ai l’impression que les gens font plus de l’image commenté que de la bande dessinée avec le numérique », décrit-il. L’expérience de la bande dessinée reste quelque chose de très intime, l’auteur est seule devant une histoire. En effet, « l’auteur n’impose pas le rythme de lecture. On est vraiment dans un raccord d’une personne, l’auteur est en communication avec nous », énumère Cédric. Cette notion de “bande dessinée contemporaine” est très importante pour lui. Même si celle-ci reste un peu floue, elle est plutôt bien ancrée dans l’histoire. « En bande dessinée, c’est pas parce que c’est contemporain que c’est bon. C’est pas parce que c’est actuel que c’est meilleur qu’une création des années 60 qui à la limite est plus expérimental pour son époque », raconte-t-il.

AU COEUR DE L'ENSEIGNEMENT DE LA BANDE DESSINEE

Joanna MARCHI

L’enseignement de la bande dessinée s’impose de plus en plus dans l’éducation. Elle commence à prendre une place considérable auprès des écoles phares de dessin. Immersion dans l’école supérieur de Saint-Luc à Bruxelles.

Dessiner des mots et écrire des images. C’est la définition du profil type pour l’école Saint-Luc à Bruxelles. L’objectif est de former des étudiants à devenir des auteurs de bande dessinée complètement autonomes. Les ouvrir à un monde plus créatif tout en leur donnant la capacité d’élargir leur champ disciplinaire connexe. C’est-à-dire, pouvoir approcher la bande désinnée au travers de la peinture, du dessin d’animation, de l’illustration, etc. L’enseignement à Saint-Luc prône l’aspect d’auteur-complet. La philosophie de l’école veut que l’élève soit capable de s’adapter à un cadre allant au-délà de celui de la bande dessinée.

Il est 14h quand les élèves de l’école Saint-Luc prennent place dans la salle d’atelier. Chacun à leur tour, ils s’entretiennent avec leur professeur afin de regarder la progression de leur travail de fin d’année. Marc et Pierre sont deux dessinateurs belges, aujourd’hui bien ancrés dans l’enseignement. Ils forment ces jeunes étudiants aux techniques traditionnelles tout en laissant le champs libre à l’imagination et à l’expérimental.

Reportage à l’école Saint-Luc © Louis DEVELLENNES

 

En parcourant les bureaux des étudiants, des dessins très diverses en ressortent. Chacun apportent un savoir-faire et une personnalité très différents et très proche du personnage qu’ils incarnent. L’ambiance au sein de la pièce est très agréable. A la fois calme et bruyante, nous sentons cette passion qui enivre ces jeunes dessinateurs.

Très vite nous apercevons les différents style et technique de dessins. Maxime est assis au fond de la classe, seul à une table géante. En s’approchant, nous apercevons des planches réalisées à partir de guache. Pour lui, la bande dessinée est une occasion d’utiliser sa créativité. « J’aime raconter mes propres histoires et si le monde apprécie mon récit, c’est encore plus valorisant », nous raconte-t-il. A la table à côté, Andrea et Clara, deux français sont également entrain de travailler sur leurs planches. Ils nous expliquent qu’énormément de personnes veulent faire de la bande dessinée en France, mais que les places sont plus que limitées. « En France il faut passer par les grandes écoles. En Belgique, il y a beaucoup moins de concurrence, du coup beaucoup de francais se retrouvent ici ». Amélie, une jeune fille souriante, utilise quant à elle, l’aquarelle pour son travail. Elle nous explique que c’est important de savoir changer sa technique de dessin en fonction de  l’histoire que l’on veut raconter. Parfois, elle a du mal a faire comprendre ses histoires aux autres, c’est là où la guidance des professeurs est requise. Elle nous explique également qu’a Saint-Luc, les professeurs les laissent libre de dessiner avec le style qu’ils veulent tout en les aident à travailler le lien entre les cases. Parce ce que la BD n’est pas seulement une série de dessins, c’est bien plus que cela.

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