Le vin belge, nouvel atout du plat pays

Valentine De Beul, César Ernotte, Marine Spanu, Charlotte Vitry

Le vin belge, nouvel atout du plat pays

Le vin belge, nouvel atout du plat pays

Valentine De Beul, César Ernotte, Marine Spanu, Charlotte Vitry
Photos : Marine Spanu
4 avril 2019

Produire son propre vin est une aventure dans laquelle se lancent de nombreux Belges. Avant de se faire une place dans le commerce, ces jeunes vignerons souhaitent assouvir une passion. Même si le marché est en pleine expansion, le produit séduit principalement des consommateurs nationaux.

Le vin en héritage

Laurent Demarque a décidé de vivre de sa passion, réussir à produire son propre vin, made in Beersel.

Le futur Domaine du Krayenberg

 

Défricher, labourer et planter, sont actuellement les principales occupations de Laurent Demarque. Il a décidé de se lancer dans la production viticole à Beersel, dans Brabant flamand. Ce fonctionnaire originaire d’un village du Hainaut a décidé de renouer avec ses racines, lorsqu’il a reçu ces parcelles de terrain en héritage.  Laurent a longuement hésité à les vendre mais après mûres réflexions, sa femme et lui ont finalement décidé de garder le domaine à condition de trouver un projet qui leur permette de l’exploiter au mieux. Ils choisissent la vigne puisque le terrain a le potentiel. “Je souhaitais également changer de vie et me reconvertir professionnellement, se confie Laurent. “Avoir le terrain et la maison a fait du projet une évidence”, poursuit-il.

 

Même avec un terrain en cadeau, devenir viticulteur ne se fait pas du jour au lendemain. Depuis l’expertise de sa terre il y a un an, Laurent suit une formation sur internet et a investi dans du matériel.“Il faut y consacrer du temps, de l’énergie. Dans mon monde idéal je ne me consacrerais qu’à ça, mais on reste dépendant des aléas”, dit Laurent. Conserver son activité professionnelle lui permet d’avancer un peu plus vite et d’assurer ses arrières. Même s’il fait preuve de beaucoup de volonté, comme le bon vin, le métier de viticulteur est une affaire de temps. Pour l’aider, les autres viticulteurs, dont son voisin, sont là. Ce dernier s’est récemment lancé dans la production de Pinot noir. Pour Laurent, il y a une vraie entraide chez les producteurs belges : “ici tout le monde démarre, donc il n’y a pas de concurrence. Peut-être que cela viendra mais pour le moment chacun aide les autres comme il peut”, affirme le futur vigneron.

 

En ce début du mois d’avril, Laurent est dans la dernière ligne droite de préparation. Le 20 avril prochain il plantera ses premiers plants de vignes. Pour ce terrain de 1,5 hectares, il s’oriente vers un cépage interspécifique mais ne sait pas encore lequel. Le choix de ce genre de vignes a l’avantage d’être adapté à son sol et aux conditions climatiques de la Belgique.

 

Un choix qui n’a pas été fait au hasard : “Mon optique est de produire le plus bio possible, mais il faut des agrégations pour le bio. Pour l’instant je ne m’intéresse pas trop à ça, mais mes cépages ne subiront pas d’intervention phytosanitaire affirme Laurent. Cette volonté de respecter la nature et l’environnement se retrouve chez de nombreux producteurs belges. “Je ne souhaite pas vendre ma production à la grande distribution, mon but est d’être le plus local possible,Il y a un magasin spécialisé dans les produits biologiques et un restaurant dans mon village qui sont très intéressés par mon projet, et la vente se fera par ce genre d’intermédiaire.”, ajoute Laurent.

 

Petit vignoble, grande amitié

 

À Huple, dans le Brabant-wallon, le vignoble du Bois des Dames fête ses quatre ans. Créé à la suite d’un appel du bourgmestre qui souhaitait ré-introduire la culture viticole dans la commune, il est aujourd’hui à la charge de l’ASBL du Bois des dames dont Nathalie Taymans et John Bras sont membres depuis la première heure.

John Brass et Nathalie Treymans, membres fondateurs de l’ASBL du Bois des Dames.

 

 

 

En ces premiers jours de printemps, les bourgeons pointent le bout de leur nez sur les 740 pieds de vigne que compte le vignoble. Ce résultat a demandé beaucoup d’investissement et de patience de la part des bénévoles.Lorsque ce terrain situé au coeur de la réserve communale leur a été légué, ils n’avaient aucune connaissance de son histoire. L’expertise remise, ils ont découvert que celui-ci était auparavant un verger mais qu’il présentait également des traces de vignes plus anciennes. Nathalie Taymans est fière du travail accompli : “Au départ le but était de replacer des vignes à la Hulpe, mais ensuite nous nous sommes rendus compte que cela a permis de créer du lien entre les habitants, qui grâce à ce projet sont devenus des amis et travaillent ensemble dans le but de produire un vin buvable”. Le vignoble collectif du Bois des dames se veut donc citoyen et social. Le but est vraiment de partager des moments, des connaissances et faire vivre un projet. Les bénévoles viennent de la commune de la Hulpe mais également de l’extérieur. Comme John l’affirme “peu importe si ce sont des gens de la commune ou non, ce qui est important c’est de se retrouver tous ensemble et de prendre du plaisir dans ce que l’on fait

 

Le mot d’ordre principal est en effet de s’amuser. Comme la production n’est pas soumise à la loi du marché, les bénévoles amateurs prennent le temps de sélectionner les fruits. “Bien que dans dix ans nous récolterons environ un litre par pied, le but n’est pas la quantité. Il faut produire un fruit qui soit bien gorgé afin que le vin soit le meilleur possible” dit Nathalie Taymans. Mais comme pour chaque vignoble, le travail est conséquent et demande de la volonté ainsi que du savoir-faire. La plupart des bénévoles sont des retraités passionnés de viticulture. Leurs connaissances sont nécessaires pour que le projet se développe dans les meilleures conditions. A commencer par le choix des plants de vignes : L’ASBL produit du “Johanniter”, une espèce interspécifique aux origines allemandes. Pour couvrir les différentes dépenses comme l’achat de matériel, les membres ont une cotisation annuelle de 15 euros à payer. Cependant comme elle n’est pas suffisante, ils organisent des événements afin de récolter de l’argent. Des initiatives qui leur ont permis de s’équiper de cuves à vin en acier inoxydable thermorégulées pour chouchouter leur vin.

 

 

 

 

 

 

 

C'est bon, c'est belge

Fabrizio Buccella, star des sommeliers belges.

 

Au cours des dix dernières années, la production de vin belge n’a cessé d’augmenter. Selon le SPF économie, les surfaces dédiées à la production et les quantités produites ont quintuplé  au cours de la dernière décennie. La Belgique n’est pourtant pas réputée pour être une terre viticole, on peut dès lors se demander si le vin produit sur notre territoire présente un réel intérêt gustatif. Pour Fabrizio Bucella, professeur à l’ULB et directeur de l’école d’œnologie Inter Wine & Dine, il n’y a pas de doute, le vin belge est bon, voire même excellent. “Au niveau du vin blanc et du vin effervescent, les vignerons belges font du très bon travail. Pour le vin rouge, c’est plus compliqué car les conditions climatiques en Belgique sont moins favorables à ce type de production”, précise-t-il.

 

 

 

Le vin belge, petit cocorico wallon

 

Il faut cependant souligner que lorsque l’on parle de vin belge, flamands et wallons ne jouent pas dans la même catégorie. Bien que la plus grande région viticole soit le Haegeland, La grande majorité des vignobles professionnels, qui produisent quelques 50 000 bouteilles par an, sont situés en Wallonie. On peut dire aujourd’hui que la Wallonie est une terre de vin.”, affirme M.Bucella. De plus, la Région Wallonne semble très réceptive en matière d’initiatives ayant pour but de convertir des terrains en vignobles. À Perwez, dans le Brabant Wallon, une formation de viticulteur-œnologue a été mise en place par l’Institut wallon de formation en alternance et des indépendants et petites et moyennes entreprises depuis septembre 2018.  Une grande première en Belgique ! 

 

Et au niveau du prix ?

À qualité œnologique comparable on peut trouver des vins moins chers en France et ceux provenant du nouveau monde, à savoir l’Amérique du sud, l’Océanie et l’Afrique du Sud, sont encore moins couteux”, indique Monsieur Bucella. Mais selon lui, “lorsque l’on achète un vin belge, on achète une histoire, un plaisir, une expérience. Il y a aussi d’autres dimensions, comme le fait de boire local, boire belge. Le vin provoque une forme d’expérience, on sait où le vin est produit, on peut aller visiter le domaine, rencontrer le producteur, on le consomme parce qu’on nous l’a recommandé, … c’est totalement différent d’un vin standardisé produit en très grande quantité.” Pour une bouteille belge, il faut compter minimum 10 euros et certaines atteignent même les 50 euros. Pour Fabrizio Bucella : “C’est abracadabrantesque, mais aujourd’hui ces prix sont permis car il y a un réel intérêt, on sait que les bouteilles seront vendues car il y a vraiment un marché de niche. Si on avait parlé de tels prix il y a quelques années, personne n’y aurait cru.”

 

 

 

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Bien que la Belgique représente un pourcentage infime de la production mondiale de vin, les prix des vins belges pratiqués dans le royaume sont dans la moyenne des prix pratiqués dans les pays plus gros producteurs mondiaux

Depuis les années nonante, on constate un renouveau du vignoble belge, chaque année de nouveaux vignobles sont créés. Plusieurs hypothèses sont mises en avant pour expliquer le phénomène, la plus citée est celle du réchauffement climatique. Les conditions climatiques sont plus favorables à la production de vin qu’il y a quelques dizaines d’années. Par exemple, dans la région du Haulchin un climat semblable à celui de la Champagne-Ardenne d’il y a 20 ans a permis la production de crémants. Au-delà de ça, l’hypothèse économique est aussi à prendre en compte. “Produire du vin de façon professionnelle, c’est rentable pour un agriculteur. Certains vignerons étaient agriculteurs à la base et ils ont choisi de convertir leurs cultures en vignobles, si on vend un vin entre 12 et 16 euros c’est beaucoup plus rentable que si vous plantez des pommes de terre et des betteraves”, explique Fabrizio Bucella. Le rôle des médias est également non négligeable. La communication autour du secteur viticole est de plus en plus importante, bien que celui-ci ne représente une part minime de l’économie belge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le vin belge, un secteur en expansion

Le vin belge est un marché de niche qui se développe : en 2017, la production a augmenté de 12%.

Avant de vouloir se lancer dans la production de vin , il faut bien comprendre que reconvertir une terre agricole en vignoble n’est pas une opération rentable sur le court terme. Jean-François Baele le  propriétaire du Ry d’Argent , vignoble situé dans le Brabant wallon, assure “il faut huit ans sans emprunt pour devenir rentable.Un chiffre qui est même revu à la hausse selon Henri Larsille membre du conseil d’administration de l’AVW (Association des Vignerons de Wallonie) “ Il faut beaucoup de conditions pour se lancer dans la viticulture”explique-t-il. “ Si vous voulez être rentable, il faut posséder dix hectares de terrain et  dix à quinze ans plus tard vous pouvez espérer gagner de l’argent sur votre production” poursuit-il.

Le vin est donc une affaire de temps et d’argent. Avant toute chose “il faut faire analyser le sol et demander des conseils selon le type de vin que vous désirez produire. Dans tous les cas, les investissements seront conséquents : entre  le palissage, les cuves, les pressoires , le tracteur etc… il faut compter plusieurs centaines de milliers d’euros confie Henri Larsille.  Selon le journaliste Marc Vanel , spécialiste du vin en Belgique, il faut dépasser le seuil des 100.000 bouteilles produites par an pour que l’activité devienne rentable. C’est le cas par exemple du Vignoble des Agaises , le  plus grand producteur de vin en Belgique.

La Wallonie, une cuvée d’avance

Situé à Haulchin, près de Binche, ce vignoble s’étend sur près de 30 hectares de terre. Il produit la renommée cuvée Ruffus. Ce  domaine fait donc partie de la cour des grands producteurs wallons aux côtés des domaines du Ry d’argent (situé à Bovesse) ou du Chenoy (situé à Emines). Ces entreprises sont capables de produire plus de 50.000 bouteilles par an grâce à des surfaces exploitables conséquentes et un soutien financier d’investisseurs externes. Ainsi, grâce à ces vignobles et à l’effort de plus en plus de petits viticulteurs désireux de se lancer dans la production de vin, la Wallonie a le vent en poupe : 1,32 million de bouteilles ont été produites en 2018.

 

La Flandre pas encore arrivée à maturation

62,5 % de la superficie viticole se trouve donc en Flandre. Cependant cette région ne représente que 50,5 % de la récolte. À titre d’exemple, en 2017,  468.852 litres de vin ont été produits  en Wallonie pendant que 478.108 litres ont été produits en Flandre la même année. Comment se fait-il qu’avec une surface viticole bien inférieure, la Wallonie produise presque autant de vin que la Flandre ? Une possible explication à cela pourrait être le fait que la part de vin mousseux est beaucoup plus élevée en Wallonie (58 %) qu’en Flandre (27 %), sachant qu’une production moyenne plus élevée à l’hectare a un impact moins élevé sur la qualité du vin  mousseux. C’est-à-dire que l’on peut produire une quantité importante de mousseux sur des petites surfaces viticoles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et qu'est-ce-qu'on boit ?

Les Belges, champions du monde de la consommation d'alcool selon les chiffres de l'OCDE de 2017 consommeraient 98 litres de vin par an.

 

 

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Du blanc, des bulles

En tête de la production, les vins blancs et mousseux sont aussi les préférés des consommateurs. Miguel Saelens tient la cave Migs World Wines à Saint-Gilles  depuis 24 ans. Dès ses débuts, il a proposé à sa clientèle des vins belges “J’aime parler de nos vins, les faire découvrir, les gens ne les connaissent pas encore et c’est dommage” dit-il.

Lorsqu’il a ouvert son commerce en 1995, la production belge connaissait son renouveau. Pour lui, trois acteurs ont principalement contribué à cette renaissance : le domaine de Genoels Elderen, celui de Philippe Grafé Lecocq et le Vignoble des Agaises qui produit le fameux Ruffus. En entendant ce nom, un client de la boutique se retourne. Ce vin rencontre un succès particulier, lors de dégustations à l’aveugle il a été confondu avec certains champagnes français ! ”, s’exclame le sommelier. Le Chardonnay du Château de Genoels Elderen ou le Batte de la Reine du Château de Bioul par exemple ont également conquis les clients. “On produit de tout en Belgique. Regardez la coopérative de Liège, il y a du blanc, du rouge et des bulles ! et comme partout, du bon et du moins bon”, précise-t-il. En ce moment son coeur penche pour le Pinot Noir du château de Bon Baron. Sur ses étagères, dix cuvées différentes. Si pour l’instant les crus belges  représentent moins de 20 % des ventes, la demande va crescendo. Monsieur Saelens souhaite transmettre son enthousiasme pour les vins du pays à ses clients. Il y a trois sortes de consommateurs : des locaux qui ne connaissent pas le produit, des expatriés à la découverte du terroir belge et des étrangers de passage qui souhaitent rentrer avec des souvenirs plus originaux que du chocolat ou de la bière.

 

Un vin de circuit court

Comme les productions sont modestes, le rapport qualité-prix n’est pas aussi intéressant qu’en France, un aspect contraignant pour l’exportation. “Le produit se consomme localement, il est proposé dans les grandes tables de nos régions qui souhaitent prolonger leur engagement de proximité ou acheté directement à la propriété par des amateurs” affirme le caviste. Dans la région Bruxelloise, en effet, peu d’établissements proposent une sélection de vins nationaux. À la carte de A confesse, table franco-italienne de Woluwe-Saint-Lambert que fournit Migs World Wines, des crus du Royaume sont proposés au verre dans un menu. “Le meilleur moyen de découvrir la richesse de nos régions sans prendre de risque !”, rigole M. Saelems en bon commerçant. Dans ce pays de la bière, les produits de la vigne, outre le Ruffus, ne sont pas encore pris comme référence. Le site d’expertise agricole Pleinchamp révèle qu’en 2017, le pays a importé 121,4 millions de litres de vin français. Une tendance de consommation qui pourrait bien s’inverser au profit de crus nationaux à mesure que la production augmente.

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