Béatrice Meulemans : « Saint-Josse, c’est 122 nationalités, et encore plus de cultures »

Sur le bureau de Béatrice Meulemans, échevine de la Cohésion sociale à Saint-Josse, trône une énorme pile de documents. On aurait pu croire que les affaires à traiter seraient peu nombreuses pour la seule échevine flamande de la petite commune bruxelloise. Pourtant, les centaines de communautés implantées à travers la commune représentent un travail considérable.

 

Bonjour, Béatrice Meulemans. Comment êtes vous devenue échevine de Saint-Josse pour les affaires néerlandophones, les cultes et la cohésion sociale ?

Je ne suis pas politicienne de métier. Au départ, j’ai fait des études d’archéologie africaine. Puis j’ai travaillé comme productrice à la VRT pendant 30 ans. Si je suis rentrée en politique, c’est d’abord parce que j’ai la fibre gauchiste . En 2006, j’ai été choisie pour remplacer l’échevine aux affaires néerlandophones, qui était malade. Ça s’est fait naturellement. Après, chaque commune a son échevin flamand. On nous appelle « échevin surnuméraire », c’est un peu péjoratif (rires). Il faut dire que la population de Saint-Josse est très peu néerlandophone. Il doit y avoir 600 flamands déclarés sur les 28 000 habitants.

Saint Josse est la commune qui rassemble le plus grand nombre de communautés étrangères. En tant qu’échevine de la cohésion sociale, comment vous assurez-vous que chaque nationalité soit représentée ?

En tant qu’échevine, je dois favoriser la vie associative et les événements culturels. Il y a 122 nationalités à Saint-Josse. Par exemple, il y a la fête des femmes népalaises, c’est très chouette. Mais il y a encore plus de cultures. Elles ne sont pas reconnues comme nationalités. Je vais citer un sujet un peu chaud : les kurdes. C’est un sujet difficile à gérer. Mais il y a également les Touaregs, le peuple nomade du désert. Il faut en tenir compte. Mais une communauté c’est différent d’une nationalité donc c’est difficile à quantifier. Et puis comment quantifier sans tomber dans la stigmatisation ? »

 

Comment se passe la coexistence de toutes ces cultures ? Est-ce que vous intervenez pour favoriser le dialogue interculturel ?

D’après moi, il ne faut pas forcer. J’ai un petit problème avec l’interculturalité, j’appelle ça du « couscous béchamel » : j’aime le couscous, j’aime la béchamel, mais le mélange des deux n’est pas toujours réussi. Je préfère la multiculturalité. Par exemple, le 21 mars, c’est la fête des Afghans, mais tout le monde est invité.

Et tout le monde vient ?

C’est pas évident. Généralement, il n’y a pas de tension dans le monde culturel, parce que c’est souvent des gens ouverts, avec un bagage culturel et de l’éducation. Mais il y a quand même une importation de certains conflits. On a du annuler un concert de musique congolaise par peur de conflit entre pro et anti Kabila (au final, des affrontements ont eu lieu autour du club Mirano après l’annulation du concert, le vendredi 25 novembre 2016, ndlr).

Avez-vous peur que ce genre d’évènements deviennent le théâtre d’affrontements ?

Il y a assez peu de rassemblements conflictuels sur la voie publique, pour éviter un risque d’émeute. Par exemple, lorsque les partisans turcs de l’AKP ont tenu un meeting pro-Erdogan à Saint-Josse, ils l’ont fait dans un endroit privé. Je n’ai pas l’impression que les kurdes bougeraient si les politiques de l’AKP venaient. Au final, on craint moins les mouvements kurdes ou turcs que les récupérations politiques de la N-VA.

Par exemple, Emir Kir [bourgmestre de Saint Josse, ndlr] est belge d’origine turque. Alors dès qu’un Turc est employé à l’administration communale, certains vont dire que le bourgmestre fait du favoritisme. Alors que c’est une des communautés les plus importantes de la commune, qui est composée à 40% d’étrangers. C’est normal que le Collège représente la population.

Votre commune comporte beaucoup de familles étrangères. Quelle est l’action de la commune par rapport aux immigrés non déclarés ?

Le bourgmestre n’a plus d’autorité dans la question des régularisations, c’est l’Office des Étrangers qui s’en occupe directement. En décembre, ils ont organisé une rafle de Noël : à quatre heures du matin, on est venu chercher plusieurs personnes d’origine subsaharienne qui étaient en procédure. Il y avait quinze policiers pour les emmener au centre fermé, menottés comme si c’était des terroristes. Il y a même des membres de la police zonale qui ont participé à l’opération, sans l’accord du bourgmestre.

Nous sommes très engagés sur cette cause ici, et au final on a pu en libérer quelques uns. Le lendemain, on a organisé un sitting de protestation avec l’ASBL La Ruelle. Il y avait beaucoup de vieux et des jeunes de gauche. Les adultes d’âge moyen se sont moins mobilisés, mais ce n’est pas un reproche : ils craignent pour leurs droits acquis.

 

Entretien de Céline Arnould, Hugo Littow, Jamison Lins et Busra Karaboga

Crédits  photo : Céline Arnould