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Jordan Bardella : grandes phrases et petits mensonges

Margot Houget et Nicolas Kekatos
14-02-2019   Décodage

 

Il est l’une des figures montantes de l’extrême droite française. Jordan Bardella, 22 ans, est la tête de liste du Rassemblement National pour le prochain scrutin européen. Lundi, il s’est exprimé sur le plateau de l’émission “Punchline” sur CNEWS. Retour et vérifications de ses déclarations chocs.

 

 

“On a atteint un nombre record de demandes d’asile (…) Beaucoup de ces demandeurs sont déboutés du droit d’asile mais ne sont pas reconduits à la frontière.”

FAUX

La France a effectivement connu une hausse du nombre de demandes d’asile en 2018 (+4,7 % par rapport à 2017) mais le nombre de reconduites à la frontière a lui aussi fortement augmenté (+13,6 % par rapport à 2017).

Selon les statistiques publiques délivrés par la Direction générale des étrangers en France : le nombre de décisions en faveur d’une protection internationale, prises par l’OFPRA (Office français de protection des réfugiers et apatrides) et la CNDA (Cour Nationale du droit d’asile), s’établit en 2018 à 33 380. Soit une hausse de 4,4 % par rapport au total des décisions positives de 2017. Le total de demandes s’élevait lui à 122 743 en 2018.

Quant au nombre d’éloignements du territoire français, il est, en 2018, plus important qu’il ne l’a jamais été. L’année dernière, le Ministère de l’intérieur français a dénombré 15 677 expulsions forcées, soit une hausse de 9,9 %. A ces chiffres, il faut ajouter l’explosion du nombre d’éloignements et de départs aidés (+92 %) et une hausse des départs volontaires de 26 %.

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“Les soins gratuits c’est bien gentil pour les clandestins lorsqu’un Français sur trois n’a plus les moyens de se soigner correctement.”

FAUX

L’aide médicale de l’État (AME) permet aux étrangers en situation irrégulière de bénéficier d’un accès gratuit aux soins. Mais elle est accordée sous certaines conditions. Le demandeur doit avoir une résidence stable en France c’est à dire y habiter depuis au moins trois mois. Les ressources du requérant ne doivent pas non plus dépasser 8 810,00 €. Cette dernière condition varie selon le lieu de résidence et la composition du foyer.

L’AME est accordée pour 1 an, renouvelable chaque année. En faire la demande nécessite des formalités administratives : un dossier doit être constitué.  

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“Des milliers et des milliers de Français recourent aux crédits pour se soigner correctement (…)”

OUI , MAIS...

Selon les chiffres de l’étude réalisée en 2018 par le CSA (Conseil supèrieur de l’audiovisuel) pour la société spécialisée dans le crédit Cofidis, près d’un Français sur trois aurait renoncé à se faire soigner au cours des douze derniers mois.

L’enquête révèle aussi que près d’un Français sur cinq (18 %), a eu des difficultés pour payer ses frais de santé au cours des douze derniers mois. Parmi eux, 68 % puisent dans leur budget dédié aux dépenses courantes et 13 % contractent un crédit à la consommation pour financer les dépenses de santé. La majeure partie des Français n’a donc pas recours à un crédit pour payer leurs frais de santé.

Pour autant peut-on conclure, comme le sous-entend Jordan Bardella, que les Français sont lésés dans leur accès à la santé à cause des aides accordées aux demandeurs d’asile ? Ce serait oublier que deux phénomènes concomitants ne sont pas forcément corrélés. D’autant qu’aucune autre base de données statistiques ne vient confirmer ces résultats.

1. Comment s’explique l’augmentation du nombre de demandes d’asile en France ?

Cette augmentation est essentiellement due à l’attitude des autre pays de l’Union européenne qui ont durcit leur politique d’accueil.

L’augmentation des demandes en France résulte donc majoritairement de “flux secondaires”. Des personnes qui se font débouter d’autres pays membres de l’UE (d’Allemagne, d’Italie et d’Espagne), finissent par demander l’asile en France.

2. La hausse des demandes d’asile s’observe-t-elle aussi sur le plan européen ?
Non, le nombre de demandes d’asile dans les pays de l’Union européenne a même diminué par rapport à 2017. D’après le rapport annuel du Bureau européen d’appui en matière d’asile (EASO), l’Union européenne recense 634 700 demandes de protection internationale soit une baisse de 10 % par rapport à 2017.
Les chiffres relatifs aux demandes d’asile sont retombés approximativement au même niveau que ceux observés avant le début de la crise migratoire. Les pays de l’Union européenne comptaient alors 641 000 demandes en 2014. Pierre Henry, directeur général de France terre d’asile, confirme les tendances observées à l’échelle européenne et précise : “ Les portes de l’Europe se ferment de plus en plus et on se retrouve avec des flux majoritairement intra-européens. Ce n’est plus une crise migratoire mais bien une crise politique ! Et elle est évidemment exploitée par les nationalistes et les identitaires”.
La France est le deuxième pays concernant les demandes d’asile enregistrées (122743) dans les pays de l’Union européenne. L’Allemagne s’affirme en première place des pays d’accueil avec 174 000 demandes. Toutefois, “ proportionnellement à sa population, la France se situe en 16ème position des pays d’accueil”, précise encore Pierre Henry.
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3. Qui demande l’asile en France et pourquoi ?

Les principales nationalités qui demandent l’asile en France sont les Afghans avec 9439 demandes en 2018, puis les Guinéens et les Albanais. Sur les dix premiers pays d’origines des migrants, cinq sont des pays d’Afrique en situation de conflits armés ou gouvernés par des régimes dictatoriaux.

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Ils recherchent notamment une protection international pour des motifs politiques et sécuritaires. Beaucoup de pays d’Afrique comme la République démocratique du Congo ou le Soudan, sont d’ailleurs classés parmi les plus dangereux au monde, d’après le Global Peace Index.

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4. Quelles règles sont prises par l’UE en matière de demande d’asile ?
Au sein de l’Union européenne, c’est le règlement “Dublin III”, qui régit l’accueil des demandeurs d’asile et qui précise le pays responsable d’examiner la demande de protection internationale. Pour savoir quel État sera responsable, plusieurs critères sont pris en compte : la famille, le lieu de résidence légale, le point d’entrée du demandeur et le lieu d’introduction de la demande.

Mais cette organisation manque d’efficacité et engendre des dysfonctionnements. Les demandeurs d’asile attendent parfois plusieurs mois avant que leur demande soit traitée. Ce système est critiqué par Pascal Brice, l’ancien directeur de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA), qui préconise de récolter les demandes d’asile au plus près des migrants et de leur entrée dans un pays. Pour lui, la solution pourrait être notamment la création d’un équivalent européen de l’OFPRA.

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