Enseignant, ce métier qui ne fait plus rêver

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Enseignant, ce métier qui ne fait plus rêver

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Enseignant, ce métier qui ne fait plus rêver

29-04-2019   Long format

Mercredi 24 avril, la Fédération Wallonie-Bruxelles approuvait la mise en place du pacte pour un enseignement d’excellence aussi appelé réforme du tronc commun. D’après le site officiel du projet de loi, ce pacte se veut être plus qu’“une énième réforme, mais un acte refondateur de l’enseignement”. Seul mot d’ordre, l’excellence. De leur côté, les premiers concernés se contenteraient déjà de pouvoir aspirer à un semblant de normalité.

Directrice, une maman à temps plein de l’enseignement
Françoise, directrice, ne sait plus comment faire pour accompagner au mieux ses enseignants.

Le bureau de Françoise est toujours ouvert. Si c’est elle qui en a décidé ainsi, ses 630 élèves issus de 48 nationalités différentes en profitent pour rentrer sans toquer et dire ce qu’il leur passe par la tête. Être la directrice d’un institut comme celui de Françoise, c’est être à l’écoute aussi bien des élèves, des professeurs que de l’administration. Autant dire, un travail à temps plein qui ne se fait que par passion. Depuis deux ans à son poste et anciennement professeure en étude du milieu, Françoise y trouve des qualités et des plaisirs. Le boulot me plaît, renchérit la directrice. C’est très gai parce qu’on peut vraiment mettre en place des projets et riche parce qu’on rencontre aussi bien des élèves, des parents que des enseignants. poursuit-elle.

Un professeur aux cheveux grisonnants rentre précipitamment dans son bureau et lui confirme un rendez-vous. Les enseignants ont pris l’habitude de s’y arrêter avant de rejoindre leur salle. C’est quand même une source de stress en moins parce que justement, la direction est accessible. remarque la directrice. C’est un moyen pour elle d’être au courant rapidement des problèmes de son établissement. Et des problèmes, ce n’est pas ce qui manque.

Entre les professeurs qui décident de changer d’école en cours d’année, l’absence de ces derniers à pallier la pénurie des remplaçants et le manque de qualifications de certains, Françoise a la vie bien remplie.

Un professeur pour quelques mois

Aujourd’hui, si un professeur trouve une autre école plus avantageuse, il peut partir à tout moment dans l’année et laisser ensuite la direction gérer son départ. En fait, quand un professeur décide de changer d’école, nous devons à chaque fois retrouver un nouvel enseignant, explique la directrice. Et qui dit retrouver un nouvel enseignant, dit que nous sommes obligés de retravailler sur les horaires. Ici, je crois que nous sommes à notre cinquième version d’horaire, conclut-elle.

Les départs prématurés de certains s’ajoutent à l’absence des autres. L’enseignant n’est pas une machine et comme tout le monde, il lui arrive d’avoir des absences. Sauf que lorsqu’un professeur décide de rester chez lui, ce sont tous ces élèves de sa journée qui restent sur le banc de touche. Achille, élève de 4ème secondaire n’est pas surpris des absences de ses professeurs : En général, ça peut arriver que des profs soient absents pendant plusieurs semaines. On est alors mis en étude et on rate beaucoup de cours. L’année dernière, on est resté un mois sans prof !.  

Françoise s’est habituée à ses professeurs absents. Il y a toujours un pourcentage de professeurs qui vont tomber malade, d’épuisement ou de fatigue, déplore la directrice. Il arrive qu’une classe se retrouve avec plusieurs professeurs absents et malheureusement la procédure pour les remplacer est longue. conclut-elle.

Le programme pâtit de ces absences et peu de moyens sont mis en place pour permettre aux élèves d’être à jour.  À part aller à l’essentiel, proposer aux élèves d’aller aux heures de remédiation pour s’avancer, il n’y a pas beaucoup de solutions. Les enseignants qui ne sont pas trop malades et qui savent prévoir une absence nous laissent quand même du travail pour l’élève, déplore Françoise.

Causes d’absence chez les professeurs dans le secondaire
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Mais alors que font les remplaçants ? En moyenne, les professeurs qui manquent à l’appel se font remplacer au bout de 15 jours. Encore faut-il trouver des remplaçants. La directrice préfère justifier ce problème par la pénurie des enseignants et des remplaçants sur le marché : Lorsque les enseignants sont absents et qu’on veut les remplacer, on ne trouve pas toujours de remplaçant. Cette année, des classes sont seulement restées trois semaines à un mois sans enseignant.

En plus de la pénurie, les établissements de secondaire doivent faire face à des enseignants qui ne répondent pas toujours aux attentes. Un professeur d’art qui devient professeur de Néerlandais sous prétexte qu’il est néerlandophone ? C’est possible et c’est à l’enseignant hybride de s’adapter à ses élèves ainsi que de trouver la bonne pédagogie selon la matière enseignée. Certes la qualité de l’enseignement recule mais il vaut mieux avoir quelqu’un qui fasse le job à moitié pour que les élèves puissent quand même avancer dans leur cursus, qu’ils aient un minimum de la matière justifie, Françoise.   

Une réforme peu appréciée

La réforme des titres et fonctions adoptée en 2016, propose d’engager en priorité des enseignants qui n’ont pas assez d’ancienneté ou d’expérience. À travers la plateforme PRIMOWEB, la réforme garantit une plus grande équité et une meilleure transparence entre les candidats. La directrice voit plutôt dans ce système, un moyen de réduire sa liberté de choisir les bonnes personnes : À chaque fois, nous devons prouver qu’il n’y a personne avec un titre requis chez nous avant de pouvoir engager quelqu’un avec un titre de pénurie. Il y a de l’humain derrière, des élèves et des cours bien spécifiques. Toute école ne correspond à tous les enseignants et tous les enseignants ne correspondent pas à mon école !

Les titres de pénurie permettent de combler le manque de candidats dans la profession par des personnes qui n’ont pas toujours les compétences nécessaires en matière de pédagogie.Quant aux titres requis, ils renvoient à toute personne qui a fait des études pour devenir professeur et qui soit a reçu son Certificat d’Aptitude pédagogique ou son agrégation.

       

Le constat de la directrice est sans appel. Le métier d’enseignant n’est plus aussi valorisé qu’avant. L’arrivée d’internet et son savoir infini, les adolescents en crise de plus en plus jeunes ainsi que l’autorité en baisse des professeurs face à l’ingérence des parents d’élèves laissent les directeurs désemparés pour accompagner au mieux leurs enseignants. Françoise comprend ainsi parfaitement pourquoi tant de professeurs sont dégoutés et quittent l’enseignement.

Les difficultés rencontrées dans l'enseignement
Élise, professeure en langues, essaye d'utiliser des méthodes interactives pour motiver ses élèves.

La pénurie dans l’enseignement peut s’expliquer par la vision de la société par rapport au métier. En effet, il existe de nombreux clichés sur la profession : “ils ne travaillent pas beaucoup”, “ils ont beaucoup de vacances”, “ils se la coulent douce” etc. Mais qu’en est-il réellement ?

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Sur le terrain, la réalité est tout autre. Être enseignant, c’est prester des heures de travail hors de l’école sans être rémunéré pour cela. C’est aussi s’adapter aux changements constants de la profession surtout lorsque l’on vient de commencer. Selon Monique, professeure pendant 24 ans et maintenant sous-directrice en promotion sociale, il faut  entre 50 à 60 heures de travail par semaine, si on veut être au top devant les élèves pour les personnes en début de carrière. Car les jeunes qui entrent sur le marché du travail n’ont pas de contrat à durée indéterminée (CDI) et ne sont donc pas nommées. Ils sont donc susceptibles de voir leurs horaires modifiées ou ils peuvent même être amenés à changer d’établissements. Mais pourquoi autant d’heures ? D’après Monique, le travail d’enseignant : ce n’est pas seulement donner cours mais c’est aussi préparer les leçons, les évaluations, participer aux réunions, etc.

Les professeurs se sentent souvent seuls face aux problèmes liés à la discipline, à la pédagogie et au manque de matériel. Monique affirme : il faut être fort au niveau psychologique pour être prof. De plus, l’un des problèmes les plus récurrents est celui du salaire pour les personnes en début de carrière. Laure, professeure dans le degré secondaire supérieur, a débuté en septembre 2018 sa première année de cours. Elle explique que pour obtenir son premier salaire, elle a dû attendre quelques mois. Selon elle, se plaindre ne servirait à rien puisque tout le monde subit cela et qu’il s’agit d’un processus banalisé depuis des années.

C’est le lot de difficultés que le monde enseignant doit subir au quotidien. Cependant, la pénurie d’enseignants est présente, et donc de nombreuses personnes sans le titre requis sont engagées afin de combler les horaires. C’est-à-dire que ces dernières possèdent un diplôme d’enseignement supérieur mais pas de certificat d’aptitudes pédagogiques (CAP) ou d’agrégation. Cependant, elles peuvent quand même enseigner car elles ont un titre suffisant.  

 

Portrait d’une jeune enseignante

 

Elise est enseignante en langue anglaise depuis octobre dans le secondaire inférieur. Elle a été engagée en tant que titre suffisant, c’est-à-dire qu’elle possède un diplôme de même niveau que le celui requis mais elle ne dispose pas du CAP.  Au début de ses études, elle voulait devenir traductrice. Cependant après mûre réflexion, elle a choisi de se diriger vers l’enseignement. L’interaction avec les jeunes ainsi que le contact humain l’ont poussée dans cette direction. Pour le moment elle a 17 heures sur 22, donc quasiment un temps plein. “Je remplace une collègue en incapacité et une autre qui a délégué ses heures. J’ai certains collègues qui ont huit classes avec des niveaux différents.” évoque-t-elle. 

 

Heures de travails des enseignants
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Ses attentes au niveau de l’enseignement différent de la réalité de terrain. En effet, elle explique : “Je m’attendais à mieux pour ce qui est des classes. Idéalement, ce serait des classes de dix élèves mais on manque de moyens et d’argent. Puis il y a des élèves fatigants. Pour moi, la chose la plus difficile, c’est la gestion de certaines classes.” Elle déplore aussi le manque de moyens mis en place pour capter l’attention des élèves qui sont parfois dissipés. Elle raconte : “On n’a pas toujours le matériel que l’on veut, comme du matériel interactif.” Elle ajoute ensuite : “au niveau de la stabilité, j’ai commencé avec un certain nombre d’heures et puis ça a changé.” En effet, son horaire a été modifié au fil de l’année, des heures lui ont été ajoutées après des modifications dans les horaires de ses collègues.

Elle constate un manque flagrant de discipline dans quelques classes. L’enseignante s’insurge contre l’irrespect dont certains élèves font preuve à son égard : “ils me crient dessus, ils ne me respectent pas et ils remettent en doute mes connaissances.” C’est une profession où il faut être solide psychologiquement et rester calme en toutes circonstances et ne pas s’effondrer sous la pression.

Néanmoins, il n’y a pas que des défauts dans cette profession. Il y aussi de l’amour et le sentiment du devoir accompli, “le partage avec les élèves est l’une des choses que j’aime le plus. J’essaye de faire le maximum et quand une élève me dit « grâce à vous je vais réussir » c’est gratifiant. Le retour est très important pour moi” raconte Elise.

Sans arme ni larmes, le combat d'un syndicaliste de l'enseignement
Les syndicats tentent de faire retenir la leçon. ©Belga

Joan Lismont revient tout juste d’une réunion au ministère de l’éducation. Une autre de plus dans une longue file entre réforme des titres et services et pacte d’excellence. Agenda rempli en cette période où le gouvernement joue ses dernières cartes sur l’enseignement avant les prochaines élections. Lismont, 25 ans d’expérience dans le Sel-Setca de la FGTB, s’occupe de défendre (parfois d’améliorer) les droits des enseignants dans les écoles libres. Une côte syndicale catholique, dans un corps socialiste et traditionnellement laïque. Sur sa table, le projet de Décret adopté en mars par le Parlement francophone : une longue liste de mesures pour “éliminer les obstacles à l’engagement ou au maintien de membres du personnel de l’enseignement”. Le contexte est celui de la pénurie car il y a peu d’enseignants.

Beaucoup abandonnent le métier après quelques années, attirés par les sirènes des métiers plus stables et mieux reconnus. Un phénomène que Lismont considère européen : “un peu partout en Europe, il y a moins de demandes pour devenir professeur. C’est un travail de la fonction publique, mais peu valorisé. Il faut se confronter tous les jours à des enfants ‘rois’ qui ne respectent pas les professeurs et dont les parents ont aussi été des enfants ‘rois’ » dit-il. Égocentriques, indifférents aux exigences des autres, les enfants ‘rois’ refusent les règles de base de la vie collective. Comme celles de vivre dans une école. Ces couronnés de l’enfance représentent désormais une raison d’inquiétude pour beaucoup d’enseignants, aussi bien nouveaux qu’anciens dans le métier. “ Un enseignant de 50 ans s’est retiré de la profession pendant six mois à cause de gamins de 7 ans, incontrôlables et qui faisaient de ses cours un calvaire.” Question parfois de petits gestes. Lismont mime un enfant qui fait signe d’un couteau qui tranche une gorge. À la façon d’un truand. C’est un des nombreux exemples qu’il croise pendant ses rondes dans les écoles. Une réalité en net contraste avec l’image artificielle des publicités de la Campagne Pourquoi pas prof ? , lancée en Mars 2019 par la Ministre de l’éducation Marie-Martine Schyns.

“On est dans un système de quasi-marché, où la rigueur public existe rarement. Toutes nos écoles sont en concurrence. Les directions, surtout dans l’enseignement catholique, évitent de dénoncer les violences pour une question de concurrence et de réputation de l’école, explique le syndicaliste. Dans un tel système, les parents deviennent des clients, qui souvent menacent de retirer leurs enfants s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent. Donc, beaucoup d’écoles et des professeurs capitulent pour sauver leur emploi ou pour protéger leur école”, conclut-il.

Pour protéger les enseignants, les syndicats arrivent à obtenir des résultats surtout pour des affaires de violence physique. Exemple de petite victoire : une voiture d’un enseignant abîmée par un élève a été reconnu comme accident de travail. Les violences psychologiques sont par contre difficiles à démontrer. Réseaux sociaux, whatsapp, youtube sont les nouveaux lieux où la violence se manifeste contre les enseignants ou contre d’autres élèves (la deuxième est en forte augmentation). Ce type d’attaques morales laissent des traces digitales, grâce auxquelles on peut démontrer plus facilement les responsabilités. Quand l’offense est menée dans le cas concret, il faut avoir des témoins, qui sont souvent d’autres élèves, peu enclin à accuser leur camarades.

 

Le décrochage scolaire des enseignants

 

Selon un étude sur la carrière des enseignants débutants, menée en 2013 par Bernard Delvaux de l’UCL, il y a entre 35 et 40 % d’enseignants qui quittent le travail dans les écoles pendant les premières 5 années. “Les professeurs qui partent – souligne Lismont – sont surtout ceux qui n’ont pas des titres pédagogiques. Partent aussi ceux qui ont des titres universitaires qui leur permettent de faire d’autres choses. Les instituteurs et les Agrégés de l’enseignement secondaire inférieure (AESI) sont par contre les personnes qui ont tendance à rester le plus longtemps dans les écoles (80 % plus au moins)”. Une permanence parfois liée à une meilleure préparation pédagogique, parfois à l’impossibilité de s’en sortir de leur boulot.

Un facteur clé du ‘décrochage’ scolaire des profs est la difficulté de reconnaître l’ancienneté. Ce phénomène est dû en grande partie aux différents réseaux d’enseignement : catholique et public, communal et provincial. “Quand on fait notre carrière dans une école ou un réseau, explique Lismont, l’ancienneté compte seulement dans ce réseau. Si d’une école catholique, par exemple, je veux passer dans une école publique, mon ancienneté n’est pas prise en considération et je dois recommencer à zéro. Très difficile donc d’être stabilisé et nommé”, justifie-t-il.

 

La proposition syndicale de créer un réseau unique public se heurte pourtant à des résistances. “Mon syndicat essaye d’éliminer ce système des réseaux différents, mais les employeurs tiennent à leur autonomie. Et certains enseignants préfèrent aussi ce système, pour avoir moins de compétition contre des enseignants provenant d’autres réseaux. Les politiciennes n’osent pas rouvrir la boîte parce qu’ils ont un peu peur des guerres scolaires”, explique Joan Lismont. L’ancienne friction entre catholiques et laïcs, qui a conduit aux conflits dans le milieu de l’enseignement des années 1950, entraîne les enseignants d’aujourd’hui dans un état de précarité qui risque d’être quasi-éternel.

 

La pénurie liée à la reconnaissance de l’ancienneté touche aussi les enseignants des écoles techniques, qui viennent souvent des entreprises. Ils commencent avec une ancienneté “zéro”, même s’ils ont déjà accumulé un certain nombre d’années d’expérience dans les usines. “On arrive, après des années de bureaucratie et de lutte, à leur reconnaître au maximum 10 ans d’ancienneté salariale. La pénurie, admet Lismont, nous a un peu aidé dans ce processus”.

 

Quand la pénurie touche la bourgeoisie

 

Les mesures pour arginer la pénurie sont été tardives. “En Belgique on a commencé à s’inquiéter de la pénurie simplement lorsqu’elle a touché les écoles bourgeoises. Quand elle concernait des écoles, par exemple, à Molenbeek, le problème ne semblait pas si grave”. D’autre part, la pénurie, pour certains enseignants, a eu aussi des conséquences positives. “J’ai connu une enseignante d’origine africaine, qui avait étudié l’histoire romane, le latin et la littérature, raconte le syndicaliste. À cause de ses origines et malgré un CV excellent, elle avait subi des discriminations pendant des années. Elle était engagée que dans des écoles difficiles et dans des quartiers périphériques. À partir du moment où la pénurie est devenue assez grave, les employeurs ne pouvaient plus se permettre ce genre de discriminations. Depuis quelques années, elle a trouvé un travail dans une école à Uccle, considérée comme une des meilleurs de Bruxelles”.

Les réformes de l'enseignement n'ont pas fini d'user les crayons. ©Irenea Privitera

Si le pacte pour un enseignement d’excellence offre des perspectives réjouissantes à un secteur qui bat de l’aile, les témoignages de professeurs, élèves et syndicats laissent cependant planer le doute quant à sa faisabilité.

En effet, il semble y avoir un fossé de taille entre les initiatives prévues et les ressources – humaines surtout – à disposition pour leurs réalisations. Lorsque l’on parle notamment à Elise des deux heures d’accompagnement personnel hebdomadaire prévues par le pacte d’excellence, elle lève les yeux au ciel. « Nous, on est un petit établissement avec 600 élèves. Vous vous rendez compte des moyens nécessaires pour mettre en place un dispositif pareil ? » Si cette réponse sonne à priori défaitiste, la jeune professeure se base pourtant sur son expérience quotidienne : « On a bien le PIA (plan individuel d’apprentissage), mais on a que deux à trois personnes qui peuvent s’en charger. Du coup, garantir un service d’accompagnement individuel chaque semaine me semble assez utopique, vu que… ». Si, Élise ne termine pas sa phrase c’est qu’à force de le répéter, elle en est lasse. Ce que la jeune professeure ne prend pas la peine de mentionner c’est le manque de professeurs, sujet épineux et récurrent lorsqu’on parle de l’enseignement.

Pour parer à cette pénurie, le pacte d’excellence prévoit l’emploi de professeurs supplémentaires, particulièrement pour l’encadrement des accompagnements personnalisés. La réponse paraît logique, mais à y voir de plus près, elle manque de réalisme. Si on a pu voir qu’il est difficile d’assurer la présence des professeurs en classe, attirer de nouvelles recrues n’est pas plus évident, au contraire. Pourquoi ? « Tout simplement parce que ce métier n’est pas facile. Et puis il n’est pas valorisé. Prenez toutes les caricatures, les blagues, les clichés qui circulent, ça n’arrange vraiment pas les choses… » déplore Françoise, directrice en secondaire. À Élise d’ajouter : « Les gens ont tendance à dire que l’on choisit le métier pour les 2 mois de vacances. On est un peu dénigrés, il y a clairement de la sous-estimation. La charge de travail est énorme. On a peut-être 22h par semaine mais après il y a tout le travail à domicile, les gens ne s’en rendent pas compte. »

 

Les deux réalités de l’enseignement

 

Les réalités du métier tel qu’elle sont perçues par l’administration semblent donc bien loin de celles vécues par les enseignants. Ce qui explique les difficultés de bon nombre de professeurs à se tenir au programme officiel, à l’instar d’Élise qui voit dans la rigidité administrative un obstacle majeur pour un enseignement de qualité et individuel. Pour le moment, la seule solution serait d’après elle, « de tracer et de donner bêtement les réponses… mais est-ce que c’est le métier de professeur ça ? Je ne pense pas…”.

Difficile alors de s’imaginer comment arriver à offrir un programme scolaire aussi riche et diversifié que le prévoit le pacte d’excellence. En effet, le projet souhaite élargir le champ des matières afin de donner aux élèves des compétences polytechniques, scientifiques et linguistiques tout en garantissant l’acquisition d’une culture générale solide. Sur le papier, il n’y a pas de doute, un tel apprentissage pourrait se vanter d’être excellent. Toutefois, que vaut l’excellence si elle ne profite à personne, faute de faisabilité ?

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