Une seconde vie pour le canal de Bruxelles

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Une seconde vie pour le canal de Bruxelles

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Une seconde vie pour le canal de Bruxelles

16-05-2019   Long format

Selon une étude de l’Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse (IBSA), Jetpack, Bruxelles est riche de 184 nationalités. Cela fait d’elle la deuxième ville la plus cosmopolite du monde. Une de ses régions qui en est la plus représentative est le canal. Celui-ci héberge de nombreuses cultures et activités économiques. Zone économique majeure par le passé elle a progressivement été délaissée au cours du siècle dernier. Pourtant, le canal refleurit grâce aux nouveaux projets économiques et urbanistiques. Avec une population en pleine mutation, la question du logement et de la gentrification dans la politique de la Région bruxelloise se pose. Zoom sur le renouveau du canal de Bruxelles.

Les habitants du canal
Tous les mercredis, les habitants de Molenbeek se retrouvent au marché de la chaussée d'Anvers. (Crédit: Léa Dhaoui)

Ils habitent autour du canal dans le centre de Bruxelles depuis un an, quinze ans ou même vingt ans. Tous sont concernés par les mêmes questions de l’aménagement de leur quartier. Les profils sont différents mais les attentes sont les mêmes : trouver un logement abordable, proche de leur lieu de travail et dans un cadre de vie agréable. Sur le temps d’une journée ensoleillée, de la rive est à la rive ouest, plusieurs histoires se sont croisées. Jona, Adrien, Léa, Rémi et Bénédicte partagent leur quotidien autour du canal, le nouveau cœur de Bruxelles.

 

  
Léa et Rémi, Jamal et Jona vivent dans le quartier depuis peu ou depuis des années et pourtant tous partagent une affection pour le canal (crédit : Léa Dhaoui, Victoire Wawrzyniak)

 

 

Il est 14 heures, Jona, 23 ans, continue son service au Phare du Kanaal. Il s’agit d’un bar et espace de coworking qui fait l’angle entre la rue de l’Avenir et le Quai des Charbonnages, juste en face du pont qui mène à la rive est. Jona nous explique : « Ça fait un an que j’habite dans le quartier et c’est un quartier très chouette. C’est pas très cher à Molenbeek. C’est près de tous les magasins, tous les bars. C’est aussi un quartier très calme, c’est pas vraiment dans le centre-centre, mais c’est un peu plus loin. C’est facile d’aller à l’université même si sur la carte ça peut être loin. Avant j’habitais à Alsemberg, au sud, dans le Brabant flamand. ». Jona fait partie de ces étudiants ou jeunes travailleurs qui s’installent dans les quartiers autour du canal. Ils sont attirés par les loyers accessibles mais aussi par l’ambiance qui règne dans les rues. Sur la rive est, nombreux sont les bars, les brasseries artisanales mais aussi les lieux pour sortir. Rive ouest, ce sont plutôt de lieux et de scènes “underground”. Adrien raconte ses souvenirs dans le quartier : « J’y ai vécu un an mais j’aurais pu rester plus longtemps si j’avais pu. L’ambiance est sympa, il y a plein d’endroits où sortir et puis plein de petits commerces de proximité. Ce qui me plaisait le plus en fait c’était la mixité. Mixte dans le sens où il y des riches, il y a des pauvres. Il y a des étrangers, des étrangers qui sont là depuis hyper longtemps qui ne sont plus tellement étrangers. Il y a des tout nouveaux arrivants. »

Comme Jona, Adrien est étudiant. Ils font partie de cette catégorie, justement, de jeunes arrivant dans les quartiers du canal. Il y a aussi ceux qui ont connu l’évolution des quartiers. C’est le cas de Léa et Rémi, un couple trentenaire qui habite sur la rive est depuis une vingtaine d’années maintenant. Quand on demande à Rémi ce qu’il pense de l’évolution du quartier, sa réponse est enthousiaste : « Je trouve ça chouette ce qu’il se passe ici. Le Marché des tanneurs (situé aux marolles, ndlr) vient d’ouvrir une succursale pas loin alors on est assez content. Il y a des projets qui sont chouettes qui voient le jour. Après il y en a d’autres qui sont plus axés sur le luxe. Mais globalement c’est un quartier intéressant. »

 

Des quartiers qui reviennent dans le débat public

Depuis une trentaine d’années, le canal attire de nouveaux habitants et avec eux un nouvel intérêt des pouvoirs publics et des investisseurs. Avec une population originelle plutôt ouvrière et issue de l’immigration, le canal a vécu l’arrivée de nombreux habitants plus jeunes, des étudiants, des jeunes travailleurs ou bien des familles qui cherchent un foyer définitif. Ce phénomène, dans lequel de nouveaux arrivants plus aisés s’installent dans des quartiers populaires porte un nom : la gentrification.

La gentrification est devenue le nouveau sujet de discussion et de débat pour les quartiers de Molenbeek, Laeken, Anneessens ou Dansaert. Certains y voient un mal quand d’autres y voient une opportunité pour développer des quartiers laissés quelque peu à l’abandon par les pouvoirs publics.

Sur la place du marché, Bénédicte, une habitante du quartier depuis une quinzaine d’années explique son point de vue sur la gentrification : « Certaines zones sont déjà gentrifiées mais c’est pas plus mal. C’est un ghetto, Molenbeek, donc ce n’est pas plus mal si de nouvelles personnes plus aisées arrivent. Après ça dépend si des gens doivent partir parce que les loyers augmentent. Il faut que la ville mette à disposition des logements avec des loyers contrôlés, qui ne sont pas plus chers que ceux actuels”. Pour elle, le phénomène n’est pas nouveau : “La gentrification, ça arrive dans toutes les grandes villes du monde et à Bruxelles les loyers deviennent excessifs. Les “pauvres” sont obligés de s’éloigner du centre alors il faut quand même faire attention” poursuit-elle.

Quelles sont ces nouvelles problématiques qui s’installent aussi autour du canal ? Comment s’explique la gentrification et comment la garder sous contrôle ? Quelle est la situation sociale et économique autour du canal ?

 

 

L'histoire du canal
Le canal au niveau du Boulevard de Nieuport au 19ème siècle. (Crédit: Ville de Bruxelles)

Comprendre ce à quoi le canal fait aujourd’hui face s’avère parfois difficile : on oublie rapidement que de nombreux acteurs politiques, économiques et sociaux gravitent autour de ces quais. Tous ou presque ont leurs propres intérêts : certains convergent tandis que d’autres semblent irréconciliables. Quels sont les desseins politiques pour le canal ? Et quelles sont les craintes face à la gentrification, les rêves en matière d’urbanisme et d’économie ? Pour y voir plus clair, rencontres avec des experts, urbanistes et politiciens. Mais d’abord, un retour en arrière s’impose. Phénomène expliqué par des politiciens, urbanistes et experts en la matière.

 

Le canal de Bruxelles est aujourd’hui au coeur d’une effervescence immobilière et culturelle. Attirant toujours plus de projets de toutes sortes, c’est à se demander s’il n’a pas été creusé dans la nuit. Pourtant, celui-ci existe depuis presque 500 ans. Inauguré en 1561 sous le règne de Charles Quint, le canal de Willebroek a été conçu pour rejoindre Anvers et la Mer du Nord par le Rupel puis l’Escaut. Cette nouvelle route fluviale, bien plus fiable que la Senne, permet l’implantation de nombreux commerces le long des quais bruxellois.

Le canal de Charleroi est créé en 1832 pour joindre la capitale de la toute jeune Belgique indépendante avec le pays hennuyer : en pleine explosion industrielle, Bruxelles a besoin du charbon produit principalement au sud. Ce nouveau couloir permet le développement de l’imprimerie, de la faïencerie ou, plus important encore, de la carrosserie bruxelloise : l’accès aux matières premières permet l’explosion de la mécanisation de l’industrie, surtout de la métallurgie encore peu présente à Bruxelles. L’activité s’intensifie autour du canal et la ville a plus que jamais besoin d’une main-d’oeuvre que l’on verra s’installer aux alentours des usines.

 

Transformation au 19ème siècle

L’anatomie de la ville change au fil du 19e siècle. Trois nouveaux bassins sont ouverts et dédiés au transport, le Canal de Charleroi rejoint le Canal de Willebroek au niveau de l’actuel pont Sainctelette, on referme les anciens bassins situés à Sainte-Catherine et pour des raisons sanitaires on choisit d’enfouir la Senne.

Parallèlement, le roi Léopold I entreprend de construire un vaste réseau ferroviaire pour soutenir l’économie de la ville. Malgré les 3000 kilomètres de rails établis à la fin du 19e siècle, le réseau belge est déjà saturé. Il est alors nécessaire de revenir à ce qui a fait la fortune de la ville : son réseau fluvial, que l’on souhaite ouvrir aux bateaux de mer. Mais l’ambition nécessite des moyens : un tonnage plus gros, les embarcations ont besoin de plus de place pour transiter dans la capitale. Il faut approfondir et moderniser le canal. Les travaux s’achèvent en 1922, après de nombreuses années d’études techniques et de débats sur un chantier vu comme brouillon et coûteux. Pour un temps – avant la popularisation du transport par camions – le canal, épaulé par le réseau ferroviaire, représente la colonne vertébrale économique de Bruxelles. La prospérité économique et les travaux hydrauliques favorisent l’urbanisation des quartiers environnants le canal : partout, logements, commerces et équipements publics fleurissent. Les travaux de perfectionnement du canal ne s’arrêtent pas pour autant et plusieurs quais, ponts et écluses sont construits – ou rénovés – pour permettre à l’industrie bruxelloise de tourner encore et toujours.

 

 

Déplacement des populations

À partir de la fin des années 70, Bruxelles est victime d’un phénomène de périurbanisation : les classes moyennes et les plus aisées quittent le centre de la capitale pour aller s’installer dans la périphérie. Les logements laissés sont récupérés par ceux qui trouvent encore de l’emploi dans les industries locales. Plus souvent, ils sont occupés par les malchanceux qui, comme beaucoup d’autres, ont perdu leur poste suite à la désindustrialisation de la ville. Au cours des années, Bruxelles va en effet passer de 160 000 ouvriers à moins de 30 000.
Le canal, ayant perdu sa position à l’avant-garde de l’économie bruxelloise, perd les bonnes grâces du monde politique et ne sera à nouveau considéré qu’à partir de la création de la Région bruxelloise, en 1989. Le port de Bruxelles – en tant qu’entité dédiée aux opérations portuaires – est mis en circulation dès 1993.

Malgré la crise économique, qui a vu baisser le budget alloué aux activités portuaires, le canal est resté jusqu’à aujourd’hui un terrain fertile que beaucoup ont essayé – et essaie encore – de revaloriser.
La zone alentour représente, de la même manière, un environnement économique et social à reconquérir. “Que faire du canal ?” La question, comme imbriquée dans l’ADN des Bruxellois, revient régulièrement sur la scène politique et médiatique.

Mais le canal n’a pas été le seul à se transformer au cours des années. Les changements subis par l’ancienne échine de Bruxelles ont aussi impacté l’architecture des quartiers alentours. Nouveaux logements, nouvelles populations, nouvelles politiques : parfois subtiles, parfois moins, ces évolutions ont façonné la capitale telle que nous la connaissons aujourd’hui. Lise Nakhlé, conseillère en Urbanisme-Immobilier à la Chambre de Commerce et Union des Entreprises de Bruxelles et auteur du livre “Canal, vous avez dit canal ? !” pour l’Agence de Développement Territorial (ancienne IDETA), explique ces transformations.Une histoire typiquement bruxelloise, à écouter au rythme de l’eau.

 

La gentrification
La tour Up-Site fait face à la commune de Molenbeek, deux mondes qui s'observent (crédit: Victoire Wawrzyniak)

Le canal est donc le lieu de mutation urbaine permanente, qui remodèlera de manière profonde le canal au cours des prochaines années. Un phénomène a été identifié comme facteur majeur de cette transformation. Il s’agit de la gentrification. Utilisé pour la première fois dans les années 1960 par une chercheuse britannique, ce mot se désigne un phénomène aujourd’hui bien connu que connaissent la plupart des grandes villes occidentales. Mais que désigne-t-il concrètement ?

Mathieu Starle, chercheur à l’Université Libre de Bruxelles définit la gentrification comme “le réinvestissement symbolique financier et démographique de quartiers populaires ou industriels, par des classes sociales plus aisées. Ce réinvestissement se manifeste par plusieurs éléments territoriaux, qui vont de la rénovation de l’espace public, au ré investissement dans l’immobilier privé, résidentiel, ou culturel”. Selon le chercheur, ce nouvel attrait pour des quartiers pauvres implique le plus souvent une hausse des prix du foncier et de l’immobilier, et ainsi une précarisation sur place des populations présentes ou un départ si ces pressions financières sont trop fortes”.
Mais quels sont les effets de cette gentrification ? Et quelle est la portée de la gentrification au canal de Bruxelles ? Lise Nakhlé, urbaniste, les chercheurs Chrtisian Dessouroux et Mathieu Starle nous ont livré leur grille de lecture.

 

Lise Nakhlé, conseillère urbanisme-immobilier pour la Chambre de commerce et l’Union des Entreprise de Bruxelles :

“En ré investissant l’espace public, les pouvoirs publics jouent un peu les chevaux de Troie. Ils remettent en lumière certaines zones qu’on pensait délaissées, ils offrent aux habitants la possibilité de s’installer dans des zones un peu plus favorables, et du coup ils créent un espèce d’appel d’offre. Selon les lieux, le privé peut embrayer en achetant et rénovant”. L’urbaniste tempère sur les effets négatifs liés à ce phénomène : “Je suis très prudente et sceptique sur le terme de gentrification. Parce que qu’est ce que ça veut dire la gentrification ? ça veut dire qu’une population arrive dans un quartier avec des moyens un peu plus élevés. Mais l’effet inverse se produit aussi. En soit la gentrification n’a pas un effet que négatif, c’est une question de mesure. Il y aussi parfois aussi des populations plus pauvres qui sont contentes de voir arriver une population un peu plus aisée. Personne n’aime vivre dans un quartier pourri. Donc ce terme de gentrification, moi parfois je pourrais le voir comme quelque chose positif.”

 

 

Mathieu Strale, chercheur à l’IGEAT (Institut de Gestion de l’Environnement et d’Aménagement du Territoire) :

“Le phénomène de gentrification est observé à Bruxelles “depuis au moins une vingtaine d’années. ça a d’abord commencé dans le haut de Saint Gille, puis Ixelles. Ce qui se passe le long du canal est quelque chose de plus récent, mais c’est le même phénomène qui se met en place et qui est d’ailleurs encouragé par les pouvoirs publics et par les promoteurs privés”. M.Starle parle d’une multitude de projets visant la classe moyenne sont actuellement mis en place dans la zone du canal. “Il existe une volonté délibérée des pouvoirs publics de ne pas mettre en oeuvre de logements sociaux”. Cet élément s’explique selon lui par un objectif de “garder et d’attirer les classes moyennes afin d’augmenter la base fiscale de la région de Bruxelles” et par des raisons politiques. Ces politiques sont le fruits d’un objectif de viser la classe moyenne, base électorale de plusieurs partis politiques.
A l’argument utilisé d’apport de mixité sociale via le processus de gentrification, Mathieu Starle assure que le quartier du canal est en réalité plus mixte que des quartiers habités par des classes sociales plus riches. “On demande à des quartiers, par exemple les quartiers le long du canal, qui sont déjà ceux qui sont les plus denses, d’accueillir de nouvelles populations. Et tout ça dans un système où on contrôle très peu le prix du foncier”. “On veut mélanger les populations pauvres avec des populations riches pour qu’elles soient moins visibles, moins statistiquement mesurables, et on imagine que ce mélange va profiter à tous. C’est faire fi des réalités sociales”.
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Christian Dessouroux, chercheur à l’IGEAT :

Selon le chercheur, le prix immobilier est un facteur qui expliquera en grande partie le départ des populations moins favorisées financièrement, “mais tout ça, c’est selon la manière dont la ville gère la situation”. Pour Christian Dessouroux, ”les pouvoirs politiques en échec, dans la mesure où ils ne sont pas parvenus à faire en sorte que la ville devienne plus agréable, attrayante, et en même temps à trouver un équilibre avec ceux qui sont déjà là”. Selon lui, la source de cet échec est à trouver dans le “manque de moyen des pouvoirs publics. Ils ne font pas le poids vis à vis des entreprises privées. Ils pourraient faire en sorte d’avoir plus de poids, mais rien n’est fait à Bruxelles en ce sens. la région n’est pas très ambitieuse”. Et le désir des investisseurs privés est féroce. “Le long du canal est très attractif puisqu’il est constitué de longues parcelles, ce qui est intéressant en terme de construction pour les investisseurs. Les grands investisseurs investissent dans l’immobilier parce que c’est ça qui ramène de l’argent actuellement”. A cette balance public-privé déséquilibrée s’ajoute un autre élément : “Une population qui gagne plus payera des impôts plus élevés. Donc la région profite en partie de l’augmentation du prix des loyers et donc en cascade de la gentrification”.

 

Vue depuis la rive Ouest du canal près de la cimenterie, rue Claessens. (Crédit photo: Victoire Wawrzyniak)

Prononcer les mots “canal de Bruxelles” suffit en général à réveiller une foule de clichés. Certains s’imaginent un quartier déshérité et d’autres une longue balade touristique sous les petits moulins à vent multicolores du Quai des Charbonnages. D’une rive à l’autre, les projets publics, privés, ou même portés par la population locale, pullulent dans le but de revaloriser l’espace. Les risques de gentrification extrême ne doivent pas être ignorés, mais ce qu’on appelle la “mixité sociale” représente aujourd’hui l’une des problématiques surveillées de près par le Plan Canal et la Région bruxelloise. Mais tout prend du temps en matière d’urbanisme : sans les résultats manifestes, certains regardent en silence les nouveaux immeubles fleurir le long du canal, comme pour cacher derrière leurs murs la réalité de quartiers qui attendent encore et toujours leur tour.

Le logement n’est pas le seul enjeu aux abords du canal. Long de 14 kilomètres, celui-ci ne se résume pas à quelques bars branchés ou à des logements de façade. Loin des yeux, on y trouve encore, par exemple, la cimenterie qui assure l’approvisionnement des chantiers de la région Bruxelloise ou encore un quai à conteneurs : l’industrie n’appartient pas au passé de la capitale.

KANAL
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Le Plan Canal 

Dans les années 2000, le canal a longtemps été oublié par la classe politique et par les entreprises. Il faudra attendre 2012 pour qu’il soit remis à l’ordre du jour. Un nouveau projet est lancé : le Plan Canal. Il a été imaginé dans le but de répondre aux besoins des 20 prochaines années dans la Région bruxelloise. Le logement, l’emploi, la qualité de vie, la mobilité et l’économie sont les principaux axes d’action.
Dans la première phase du plan, de nombreux contrats de quartier ont vu le jour pour transformer le territoire. À Anderlecht, par exemple, le contrat de quartier durable de 2010 a été créé pour redynamiser le périmètre délimité par le canal, où le climat social était difficile. Il a permis de créer des logements mais surtout de retrouver une atmosphère plus paisible, grâce à des potagers urbains, un restaurant social ou encore une centrale de stages pour les étudiants.
Les projets locaux fleurissent mais le plan a pris davantage d’ampleur grâce à l’équipe qui travail avec Alexandre Chemetoff. C’est le bouwmeester de la Région bruxelloise que l’on traduit en français en maître architecte. C’est le grand gagnant du concours organisé dans le but de créer une nouvelle vision du canal. Les deux grands axes du Plan Canal sont de créer des espaces mixtes dans un lieu limité démographiquement et de créer des espaces publics pour diminuer la dichotomie entre l’est et l’ouest du canal. Cette vision, elle n’est ni écrite ni fixe, c’est une forme de contrat tacite entre les différentes administrations et les promoteurs de la Région Bruxelloise. Le bouwmeester travaille pour le gouvernement et en collaboration avec une équipe de dix architectes qui eux répondent à l’administration de la Région.
Le bouwmeester, en collaboration avec l’équipe des architectes, surveille les projets en cours et tient un rôle de conseiller auprès des développeurs de projets. L’équipe du bouwmeester crée un dialogue entre les développeurs et les administrations. Elle met en place des débats publics pour la plupart des projets quand la situation le permet. Surtout elle joue de son soft power pour établir une relation de confiance entre les différents acteurs. Julie Collet, architecte pour le Plan Canal, explique la difficulté de l’exercice notamment pour lutter contre la gentrification massive : “Un point sur lequel on est attentif, c’est la multiplicité des produits dans un projet. Il faut éviter qu’un immeuble soit uniquement construit pour des kots, on y ajoutera des appartements avec deux ou trois chambres. (…) Nous, on est pas auteurs de projet. On fait s’asseoir des gens autour d’une table pour débattre, ce qui n’est pas du tout la norme dans ce milieu. On provoque le débat autour du projet architectural pour en améliorer la qualité”.

Des projets divers et variés

La population est au centre des actions menées par le BMA. Même s’il n’y a pas de rencontre entre les promoteurs et les habitants, les projets sont pensés pour la population. Le bureau du BMA réalise des communications autour de certains projets, dans la presse notamment mais aussi lors d’événements. Parmi ces projets, il y a le “Brussels Beer Project”. Une brasserie avec un concept unique était à la recherche d’un plus grand espace dans Bruxelles en plus de son local au 188 rue Antoine Dansaert. Cette brasserie crée, en moyenne, une nouvelle bière belge toutes les semaines. Un projet innovant et tenu par de jeunes entrepreneurs : de quoi diversifier les activités du canal. Cependant, elle est contrainte de produire en Flandre faute d’espace à Bruxelles. En parallèle de ce projet, le groupe Gobert cherchait à optimiser sa concession pour le stockage le long du canal. C’est sur dans ce type de situation que le BMA montre son potentiel. Julie Collet explique : “Nous avons optimisé 20 % de la parcelle du groupe Gobert. C’est gagnant-gagnant : le groupe Gobert occupe moins d’espace et donc paie moins cher le loyer de sa concession et nous nous récupérons cet espace pour une autre activité. Il reviendra au Brussels Beer Project.” En 2014, 34 projets ont été mis en oeuvre dans le périmètre du canal. “L’an dernier, le BMA a accompagné environ 160 projets dont la moitié publique et l’autre privée. Une trentaine d’entre eux étaient des projets pour des espaces ouverts, donc des parcs, des places ou des rues.” ajoute Julie Collet.
Il faut aussi rappeler que le bouwmeester n’a pas de pouvoir quant à l’acceptation des projets ou non. La décision revient à l’administration de la Région Bruxelloise compétente dans l’attribution des permis de construire.

Ocean Sand
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Le canal redevient un élément central de Bruxelles. Acteur majeur du développement économique de la capitale au 19e siècle, le canal fait l’objet d’une attention toute particulière des pouvoirs politiques, qui souhaitent lui redonner ses lettres de noblesses. Inscrit depuis dix ans à l’agenda politique, le projet de rénovation du canal est actuellement à l’oeuvre. Logements, musées, les projets pullulent sur les rives du canal. Pour Justine Harzée, conseillère territoriale de la Région bruxelloise, l’objectif est d’atténuer la “fracture sociale que l’on voit entre les deux rives”. Pour cela, quatre volets sont actuellement à l’oeuvre : favoriser une mixité sociale, rendre le canal plus attractif et l’améliorer comme axe de transport. Applaudi par certains habitants, ce projet est loin de faire l’unanimité chez d’autres acteurs qui craignent une gentrification du lieu lié au départ contraint des populations les plus pauvres. Une boboïsation déjà connue depuis une vingtaine d’années qui s’étend désormais vers la Senne.