Le quotidien presque ordinaire de personnes extraordinaires

Jamila Abarkioui, Pierrick Deffense, Noélie Detry, Elise Legrand

Le quotidien presque ordinaire de personnes extraordinaires

Le quotidien presque ordinaire de personnes extraordinaires

Jamila Abarkioui, Pierrick Deffense, Noélie Detry, Elise Legrand
7 mai 2019

Quelles structures pour favoriser l’insertion sociale des personnes en situation de handicap mental à Bruxelles ?

(Crédits photo : Pierrick Deffense)

Saaber a 23 ans. Originaire du Maroc, il est arrivé à Bruxelles il y a quelques années. Comme d’autres jeunes de son âge, il est sociable, s’épanouit dans un sport, rêve de voyages à la plage et de mariage. Une seule chose le différencie d’un jeune Bruxellois ordinaire : Saaber est trisomique. Comme environ 10.000 autres personnes en Belgique, Saaber est né avec 47 chromosomes au lieu des 46 habituels. Si la trisomie est la forme de handicap mental la plus connue du grand public, il en existe évidemment d’autres types, qui touchent 1 à 3 % de la population, et majoritairement le sexe masculin. Le handicap mental peut apparaître à la conception, pendant la grossesse, à la naissance ou encore durant la croissance.

Un handicap mental impacte forcément le quotidien. Pratiquer un sport, assister à des cours d’art, servir dans un bar, jardiner, travailler dans une boulangerie… toutes ces activités peuvent paraître irréalisables pour des personnes handicapées. Et pourtant, c’est possible. Différentes structures à Bruxelles mettent tout en oeuvre pour améliorer le quotidien de ces personnes et favoriser leur insertion sociale. Si des progrès importants doivent encore être réalisés dans le domaine, l’ASBL Plateau 96, la boulangerie et centre de jour Artos et l’Entreprise de Travail Adapté Nos Pilifs montrent la voie à suivre pour améliorer le train de vie de Saaber et tous les autres. Partez à la découverte de ces établissements bruxellois.

L'art, ça rapproche!

Le Plateau 96 est une ASBL établie à Etterbeek depuis 2017. Ici, « Art » est le mot d’ordre. Il ne s’agit pas d’un centre de jour, qui accueille à temps plein des personnes en situation de handicap, mais d’un CEC (Centre d’Expression et de Créativité). L’association voit défiler dans ses locaux et ses studios des artistes d’horizon multiples, avec des objectifs différents et des capacités différentes, mais qui partagent tous la même passion. C’est autour de projets artistiques que ces publics différents se côtoient chaque jour. Il y a plusieurs grandes sections au sein du Plateau 96 : « ArtCade » qui propose des classes pour les adultes et d’autres pour les enfants, « Preparts » pour les jeunes qui se préparent aux concours d’entrées des écoles d’art et de cinéma, et enfin, il y a une troisième section qui permet aux personnes porteuses de handicap de prendre également part à ces activités artistiques : les ateliers Indigo. L’objectif d’Indigo est de conduire les participants vers le bien-être et l’émancipation personnelle au travers l’art.  Des ateliers sont organisés chaque jour autour de diverses thématiques et pratiques : l’aquarelle, le dessin, la céramique,… Mais il y a aussi des sessions d’expression corporelle, de danse, de musique, d’écriture, et d’Histoire de l’art. Il y en a pour tous les goûts. Petite particularité : les accompagnants sont des artistes professionnels, ils ne sont pas formés à l’éducation spécialisée.

(Crédits vidéo : Pierrick Deffense)

Morgane Deffense est l’une de ces accompagnantes. Après des études à la Cambre en céramique, elle débute sa vie professionnelle par l’enseignement dans les académies des Beaux-Arts pour un public adulte. Lors d’une expérience en Écosse, où elle a vécu pendant 5 ans, elle découvre des structures accueillant des personnes en situation de handicap et y travaille en tant que bénévole. Ce milieu la touche profondément, et une fois de retour en Belgique, elle décide de contacter le Plateau 96 pour y travailler.

(Crédits photos : Elise Legrand)

Les accompagnants sont toujours au nombre de deux pour gérer l’atelier Indigo, avec des groupes n’excédant jamais les dix personnes. Il faut savoir s’adapter aux différences tout en étant attentif à chacun. Parfois il y a quelques tensions entre les élèves. Morgane prend l’exemple du rapport entre un élève porteur de trisomie 21 et un autre d’autisme : « Les trisomiques sont très ouverts, très tactiles, tout au contraire des autistes qui sont en général assez renfermés. Il y a Charly aussi, qui est sourd, mais qui rêve de parler ! Il est très bruyant, ce qui peut déranger les personnes qui préfèrent être dans le silence » explique-t-elle. Mais ce qui est important pour Morgane, c’est qu’à l’atelier Indigo, il s’agit d’un groupe qui rassemble des handicaps très différents. Ils ne sont pas répartis selon leurs pathologies comme c’est le cas dans certaines structures : « Ici ils apprennent à vivre ensemble durant toute la semaine, tous rassemblés autour d’un projet artistique !  », confie Morgane. Certains jours sont plus compliqués que d’autres, c’est pourquoi tous les lundis, une psychologue se rend à la Structure 96 pour organiser des réunions pour former les artistes accompagnants et leur faire comprendre comment aborder chaque handicap. Ils ont également eu des cours de langue des signes pour avoir les bases nécessaires pour communiquer avec les élèves sourds.

Ce qui fait une des forces de la Structure 96 c’est que les différentes sections ne sont pas cloisonnées. Ainsi, les jeunes préparant leur examen d’entrée en école d’arts, les adultes, les enfants et les participants de l’atelier Indigo sont amenés à travailler ensemble sur des projets de groupe. Chaque fin d’année, une exposition est organisée où on y rassemble les œuvres de tous. La particularité c’est que les réalisations ne sont pas classées par sections, mais par thème, formes et couleurs. Les noms ne sont d’ailleurs pas affichés : « C’est chouette d’exposer les œuvres sur un pied d’égalité, peu importe que l’artiste soit un enfant, un indigo ou un adulte sans problème, le principal c’est que ça fonctionne plastiquement ! », se réjouit Morgane.

Charles et Saaber sont deux artistes des ateliers Indigo. Si certains du groupe sont plus taiseux, eux n’ont pas hésité à vouloir témoigner de leur expérience au Plateau 96.

(Crédits vidéo : Pierrick Deffense)

La musique adoucit les moeurs

“Sans la musique, la vie serait une erreur”, déclarait Nietzsche au 19ème siècle. Deux cent ans plus tard, les ateliers Indigo semblent avoir bien compris cette citation. Au delà de l’art plastique, la création sonore est mise en avant dans cette ASBL et est chapeautée par Antoine Leroy depuis deux ans.

(Crédits photos : Elise Legrand)

Ce jeune musicien, diplômé en pratiques éditoriales et également directeur artistique, procède de manière très simple face aux personnes en situation de handicap : il laisse libre cours à leur imagination. “Je leur mets des outils en main, et de là, j’improvise sur ce que cela va pouvoir donner. Je ne leur apprends pas le solfège, ni un instrument de musique. On n’est pas dans une structure académique. C’est parfois très expérimental, et d’autres fois plus concret”, explique-t-il. Antoine Leroy n’aime pas qu’on le qualifie de professeur :  “Je les accompagne, je leur donne les clés, mais je ne leur enseigne pas spécialement des choses. Ici, c’est surtout du partage et c’est eux qui s’investissent”. Le but de cet atelier, au delà de l’épanouissement personnel, c’est de pouvoir diffuser les créations sonores dans une émission radio, où un créneau d’une heure par semaine est réservé aux ateliers Indigo. Ces productions sont également combinées à des créations visuelles, des petits clips ou des montages vidéo qu’Antoine réalise aussi avec les personnes porteuses de handicap. Finalement, une collaboration avec les étudiants de l’Ecole de Recherche Graphique de Bruxelles (ERG) est également mise en place depuis le mois de janvier dernier. Chaque jeudi, les artistes en situation de handicap se rendent à l’ERG pour travailler en binôme avec un étudiant en art. Une collaboration qui est parfois délicate, car elle nécessite une certaine adaptation de chacun des membres du binôme, mais qui réserve également de nombreuses surprises positives : “Des élèves de l’ERG ont lié une réelle amitié, et ont invité un des membres d’Indigo chez eux pour jouer aux jeux vidéos.”, déclare Antoine. “C’est un événement qui a dépassé les ambitions artistiques, et cela me conforte dans l’idée que les structures comme la nôtre sont essentielles pour amener les handicapés à mener un quotidien presque ordinaire. Mais il faut dépasser ces structures, elles ne sont qu’un premier pas…” conclut-il.

 

Découvrez les créations sonores de Edouardo della Faille, artiste des ateliers Indigo, sous la houlette d’Antoine Leroy :

(Crédits musique : Edouardo della Faille et ateliers Indigo)

Outre l’art et la musique, des cours de danse et d’expression corporelle sont également dispensés chez Indigo. Au travers de percussions et de rythmes, chaque personne en situation de handicap découvre son corps dans l’espace. Parfois, la danse africaine est aussi mise à l’honneur. Découvrez l’échauffement de l’un de ces cours dispensés par Kathy Contreras.

(Crédits vidéo : Pierrick Deffense)

 

Une boulangerie pour tous

ARTOS est un centre de jour et une association qui accueille des personnes en situation de handicap mental léger à modéré. Comme dans les autres centre de jour, du lundi au vendredi, les personnes présentant un handicap peuvent y passer la journée. Le public de ces centres est soit constitué de personnes handicapées mineures non scolarisées ; soit d’adultes en situation de handicap qui ne peuvent s’intégrer dans un lieu de formation ou de travail, adapté ou non. Les centres de jour assurent une prise en charge médicale, psychologique, paramédicale, sociale et éducative. Préserver l’autonomie et permettre l’intégration familiale et sociale des personnes handicapées sont les mots d’ordre dans ce type de centres.

En Région de Bruxelles-Capitale, on retrouve une vingtaine de centres de jour pour adultes.

Source : Service Phare.

Le centre de jour ARTOS est une ancienne chapelle complètement rénovée. On y retrouve désormais une grande cuisine, un réfectoire, une salle de repos et surtout au rez-de-chaussée… une boulangerie. Cette boulangerie a été créée afin de proposer aux adhérents du centre de réaliser une activité liée à une profession. Hélène d’Huart, directrice d’Artos explique ce choix : « la boulangerie permet de les mettre en situation et de les valoriser à travers une activité professionnelle  ». Cependant, à la différence des employés des ETA, les adhérents du centre ARTOS ne sont pas rémunérés. Le travail dans la boulangerie étant considéré comme une activité et non comme un emploi.

C’est tous les matins que par groupe de huit, les boulangers ou futurs boulangers, comme ils sont appelés au centre, descendent à l’atelier. Certains sont en cuisine et apprennent à pétrir la pâte ou à cuire le pain. D’autres sont au magasin et accueillent les clients. Cet échange avec la clientèle est primordial pour la directrice. Hélène d’Huart nous explique pourquoi :

Immersion d’une matinée au centre de jour Artos

 

Une ferme solidaire

La ferme Nos Pilifs, située à Bruxelles, est une entreprise de travail adapté, ou ETA. Ces entreprises proposent des emplois dits adaptés aux personnes qui présentent un handicap qui les empêche de manière temporaire ou définitive de travailler dans des conditions habituelles. Les ETA tentent de réunir un maximum de conditions spécifiques pour permettre aux personnes en situation de handicap d’exercer une activité professionnelle à leur mesure. Tout commence en 1971, où le premier centre Nos Pilifs, anagramme de sa créatrice Nelly Filipson, voit le jour. A l’origine, c’était un centre de réadaptation pour enfants handicapés mentaux. Il s’est ensuite transformé en ferme en 1984, et a ainsi permis d’engager des jeunes adultes présentant un handicap.

Jardiniers, épiciers, serveurs, cuisiniers, cultivateurs, coordinateurs de ferme pédagogique, aujourd’hui, c’est près de 150 personnes en situation de handicap qui y travaillent et 45 personnes valides qui les encadrent. La Ferme Nos Pilifs accueille des personnes qui présentent des handicaps différents comme le souligne la chargée de communication de la ferme, Frédérique Pintus : « Ici, on a trois types de handicap, le handicap moteur, mental et social ».

Une seule condition est imposée aux personnes qui souhaitent postuler à la ferme Nos Pilifs pour un emploi dans le circuit adapté : c’est la possession de ce qu’on appelle la carte jaune. Frédérique Pintus explique : « pour pouvoir être engagées chez nous, les personnes non valides doivent détenir la carte jaune, carte qui montre qu’ils sont reconnus par le service Phare qui s’occupe des personnes handicapées à la COCOF (la Commission Communautaire Française). Elles doivent donc être reconnues comme personnes en situation de handicap ». Parallèlement à cette caractéristique d’être une ETA, cette ferme présente aussi la spécificité d’être ouverte au public. En effet, elle est accessible aux promeneurs toute la journée. Nos Pilifs organisent également des visites pour les associations ou encore les écoles. Cet accès autorisé au public est unique sur le territoire bruxellois. En effet, parmi les treize ETA que compte la capitale, Nos Pilifs est la seule entreprise ouverte au public. Frédérique Pintus justifie ce choix : “Le contact entre les personne handicapées et le public permet de les insérer plus rapidement dans la vie sociale, ce qui était notre volonté”.

Pour eux, travailler, c’est une valorisation : ils en sont très fiers

« L’insertion sociale pour nous, c’est le fait de travailler, et donc de recevoir un salaire en fin de mois, pour ainsi pouvoir partir de chez ses parents, avoir son propre logement et créer sa propre famille.”, explique la chargée de communication. “Certains employés chez nous sont mariés et ont des enfants : ça permet un vraie insertion sociale. Le fait de travailler permet cette autonomie, cette indépendance sociale. Pour eux, travailler, c’est une valorisation : ils en sont très fiers. Notre mission sociale c’est de trouver un emploi valorisant et rémunérateur à des personnes en situation de handicap » précise-t-elle.

Rencontre avec quelques membres de l’équipe

(Crédits photo : Pierrick Deffense)

Avant, j’étais la seule fille de mon équipe, il y avait cinq garçons et moi. Maintenant, on est deux, c’est pas mal , il faut montrer que les filles peuvent travailler aussi !

 

 

Sous la pluie, équipée de ses chaussures de sécurité, Valérie s’affaire dans la chèvrerie. Cette jeune femme de 35 ans est l’une des coordinatrices de la ferme pédagogique Nos Pilifs. Valérie s’occupe donc des animaux, de les nourrir, et de nettoyer leur box. Elle est l’une des seules femmes à travailler avec les animaux. Mais Valérie a plusieurs casquettes. En plus de s’occuper de la ferme, elle gère aussi le potager : “ Je plante et j’enlève les mauvaises herbes”, explique t-elle. La ferme Nos Pilifs étant ouverte au public, Valérie réalise aussi des animations avec des enfants lors de stages qui ont lieu durant les vacances scolaires. Une responsabilité qu’elle apprécie particulièrement : “ Avec les enfants, on rigole, il y a une bonne ambiance. Ils posent des questions, c’est intéressant ”.

 

 

(Crédits photo : Pierrick Deffense)

C’est dans la boutique de la Ferme Nos Pilifs que Petros pose devant l’appareil photo. Ce jardinier est arrivé il y a maintenant dix ans. Il était déterminé à trouver un boulot. Il voulait travailler “par tous les moyens”, pour reprendre ses mots. Comme dans toute ETA, on lui a attribué un poste adapté à son handicap. C’est normalement sur le terrain qu’il exerce son métier. Il n’est derrière la caisse que pour remplacer une collègue en congé maladie. Dehors, il fait un peu de tout. Comme l’été approche, il va falloir commencer à arroser les plantations et planter des fleurs. En hiver, il s’occupe des sapins avec son équipe. «  Ca parait physique, mais ça va encore. On s’habitue  » affirme-t-il.

 

 

(Crédits photo : Pierrick Deffense)

 

 

Laurent (gauche) et Hugo (droite) sont plus que de simples collègues. Derrière le bar, les deux comparses ont toujours le sourire aux lèvres et n’hésitent pas à blaguer avec les clients. Laurent travaille depuis 26 ans à la ferme Nos Pilifs. Après 14 ans de bons et loyaux services en cuisine, il est aujourd’hui responsable du bar et de la caisse. Derrière son attitude farceuse se cache un barman minutieux et attentif, toujours prêt à créer de nouveaux cocktails bien dosés. Hugo, lui, est employé chez Nos Pilifs depuis 2003. Il est serveur dans l’estaminet, un poste qui n’est pas de tout repos : “On ne s’ennuie pas, ça c’est sûr ! À part le lundi où il y a moins de monde, c’est toujours rempli, surtout en été !”, confie-t-il.

 

 

Explorez la ferme Nos Pilifs à l’aide de notre carte interactive.

 

Ces trois exemples de structures sociales ne sont évidemment pas exhaustifs. Bien d’autres établissements permettent l’épanouissement des personnes invalides en Belgique. Néanmoins, le nombre de places en centres de jour reste limité. La situation des personnes en situation de handicap reste précaire en raison du manque d’adaptation spécifique à leurs besoins dans la vie quotidienne.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *