Urbanisme bruxellois : lumière sur un chaos organisé

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Urbanisme bruxellois : lumière sur un chaos organisé

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Urbanisme bruxellois : lumière sur un chaos organisé

16-05-2019   Long format

Marquée par les séquelles de la Bruxellisation, la politique urbaine de Bruxelles semble, encore aujourd’hui, se caractériser par son incohérence.

Il est inutile d’éluder ce constat : la gestion urbanistique de Bruxelles est une organisation complexe, parfois grossière, souvent absurde, presque toujours chaotique. Et ce constat qui se pose depuis des décennies dans cette ville millénaire n’est pas prêt d’être enterré. À la Bruxellisation qui sévit au début de la deuxième moitié du XXème siècle livrant la capitale historique aux folies modernistes de l’après-guerre,  se sont succédées les batailles juridiques opposants citoyens et promoteurs. Des batailles qui se poursuivent et qui s’éternisent, parfois, en dépit du bon sens et de la volonté des habitants.

Voilà qui donne envie de paraphraser cette phrase si connue des habitants de notre absurde royaume :  “Si vous avez compris l’urbanisme bruxellois, c’est qu’on vous l’a mal expliqué”. Tour d’horizon en quatre temps d’une gestion atypique.

 

La Bruxellisation ou le début du chaos
La Tour Anneessens, vestige de l'enceinte médiévale de Bruxelles face à l'immeuble de la maison d'édition Politeia / Luna Macken

Nous sommes à Bruxelles, en 1958. La capitale s’apprête à accueillir l’Exposition universelle.  Afin de préparer au mieux cet événement qui doit permettre à la capitale belge de rayonner dans le monde entier, de grands travaux sont décidés. Au départ, il s’agit de creuser des tunnels, de transformer les boulevards en autoroutes urbaines et de moderniser la ville. Mais la spéculation fait rage, les promoteurs ont soif d’argent frais. C’est le début d’un phénomène bien connu des architectes et urbanistes du monde entier : la Bruxellisation. “Un terme qui a vu le jour dans les années 1968-69 dans le courant de contestations urbaines, apparues suite à plusieurs opérations immobilières considérées comme dévastatrices pour certains quartiers”, explique l’urbaniste Géry Leloutre.

La pratique de manifestations contre les projets immobiliers apparaît également à cette époque. “Cela dure pendant une bonne dizaine d’années  et structure la vie politique bruxelloise” ajoute Leloutre. En effet, l’urbanisme qui était un sujet plutôt technique et discuté en Chambre entre politiciens, va alors basculer dans le débat public. Le terme de Bruxellisation va donc être tout d’abord utilisé par les meneurs de contestations, afin de désigner ces opérations immobilières destructrices pour les quartiers.

Notons que le premier plan légal qui fixe le futur de Bruxelles apparaît assez tard en 1979, soit bien après les effets de la Bruxellisation. L’extrême mobilisation politique qui a suivi les modifications de la ville a rendu ce plan plutôt défensif. “C’est un plan qui va protéger, qui va sauver ce qui n’est pas encore cassé, et qui soutient un retour à une ville traditionnelle et européenne” continue Géry Leloutre. Les législations qui précédaient ce plan étaient beaucoup moins défensives, puisque celles-ci encourageaient une transformation de Bruxelles.

Depuis, la Bruxellisation est devenue un terme générique utilisé par les urbanistes pour désigner les bouleversements urbanistiques d’une ville livrée aux promoteurs au détriment du cadre de vie de ses habitants, sous couvert d’une modernisation. Celle-ci était destinée à faire de Bruxelles un centre attractif à l’internationale, un modèle de commerce, d’affaires, de loisirs… Bref une vitrine séduisante de la Belgique.

Gestion scabreuse, ravages inexorables

Le phénomène est surtout resté dans les mémoires pour les conséquences néfastes engendrées. Celles-ci ont été multiples : perte d’esthétisme, démarchage agressif, abandon massif de bâtiments… Le quartier de la Gare du Nord garde des séquelles frappantes : autrefois populaire, il a été modelé à coups d’expropriations en une cité administrative futuriste. Un amas de tours gigantesques dénuées de vie et juste à côté d’endroits de taille bien plus humaine (la place Rogier, le Vieux Centre, la Bourse…). En une vingtaine d’années, ce sont des millions de mètres carrés de bureaux qui ont poussé dans la capitale belge.

La tour Blaton vue depuis les Marolles, un exemple de bruxellisation. / © Luna Macken

 

Certains ont bien tenté de résister à cette rafle immobilière, mais les investisseurs se sont montrés d’autant plus véreux. Beaucoup ont abusé de la technique du “pourrissement”, dont les conséquences se font encore ressentir aujourd’hui. Cette technique consistait à racheter des îlots d’habitations autour des derniers réfractaires et les laisser vides. Même les plus attachés à leurs bâtisses ont fini par capituler face à la disparition progressive de la vie environnante.

Une folle course à l’immobilier qui semblait inarrêtable mais qui, finalement, s’est heurtée à la mobilisation des Bruxellois. La goutte d’eau qui fit déborder le vase se trouve Avenue Louise. Elle mesure 102 mètres de haut et juxtapose l’Abbaye de la Cambre, il s’agit de la tour ITT. Si elle a finalement bien été construite, elle a été la première à vraiment soulever une grogne populaire contre la Bruxellisation. Un grondement qui a atteint son paroxysme en juin 1969 avec la “Bataille des Marolles”, un soulèvement des habitants du quartier contre l’extension prévue du Palais de Justice. Une action couronnée de succès puisque le gouvernement abandonna tout bonnement le projet quelques temps après.

Plus que la destruction des bâtiments, c’est tout un pan de culture que la Bruxellisation a fait disparaître. Une oblitération massive qui a fait pour victimes collatérales des quartiers populaires et historiques, ainsi que des productions architecturales de valeur.

 

Géry Leloutre, urbaniste et professeur à la faculté d’architecture de l’ULB / © Luna Macken

Le cas de la Maison du peuple Horta ou “L’époque kleenex”
La Maison du Peuple de Victor Horta / © Crédits réservés

Les plus anciens Bruxellois s’en souviennent très certainement ; la Maison du Peuple de Victor Horta se trouvait sur l’actuelle place Joseph Stevens. À l’époque, Victor Horta est déjà un architecte reconnu dans la capitale. D’abord sollicité par une clientèle plutôt bourgeoise, il finit par être approché par le Parti socialiste pour un projet grandiose : une Maison du Peuple avant-gardiste.

En 1896, les travaux commencent. L’Art nouveau est à la mode ; des courbes, des structures métalliques, en fer ou en acier et de la pierre. Elisabeth Horth, conservatrice-adjointe du musée Horta, décrit cette Maison du Peuple comme “une énorme maison avec un restaurant, une taverne, une salle des fêtes dans la toiture, des commerces, des bureaux, des endroits où on pouvait avoir des soins médicaux. C’était très moderne.” Le but :  “offrir au peuple du bas de la ville des services importants auxquels seule la bourgeoisie avait accès”. Le bâtiment fut inauguré en 1899, et pour l’évènement un cortège rouge s’élançait de la gare du Midi vers la rue Joseph Stevens. De nombreuses figures de l’époque étaient présentes dont Jean Jaurès qui avait fait le déplacement pour attirer les foules.

L’art nouvellement obsolète

La tour Blaton qui fut construite à l’emplacement de la Maison du Peuple de Victor Horta / © Luna Macken

 

Le 30 janvier 1964 signe l’arrêt de mort du bâtiment. L’Art nouveau est passé de mode depuis la Première Guerre mondiale. Il faut reconstruire rapidement et de manière peu onéreuse. Victor Horta lui-même passe d’ailleurs à autre chose : l’Art nouveau n’a plus de sens et il faut une architecture plus simple. Ce n’est donc plus qu’une question de temps pour la Maison du Peuple. Il faut néanmoins attendre 1965 pour que le parti socialiste la trouve, à son tour, démodée et décide de la raser entièrement. “Cette vieille Maison du Peuple leur donnait une image négative, une image en dehors du temps et contre la modernité. Donc ils ont décidé de la démolir et construire ce qui est à sa place et qui correspondait à leurs critères”, ajoute Elisabeth Horth.

Il y a évidemment rapidement eu des opposants à la démolition de cette Maison du Peuple, que certains considèrent, encore aujourd’hui, comme véritable chef d’œuvre de l’Art nouveau et sommet de l’art de Victor Horta. Parmi eux, il y avait Jean Delhaye, dernier élève d’Horta et premier conservateur du Musée éponyme. Le Corbusier aussi, signataire d’une pétition en faveur de la conservation. Quelques vestiges furent conservés mais la Maison du Peuple dut finalement céder sa place à une tour de bureaux de 26 étages nommée la tour Blaton. Au-delà d’une course effrénée de promoteurs assoiffés d’argent, il y a donc aussi, tout simplement, derrière la Bruxellisation, un effet de mode et une volonté de facilitation d’entretien.

Elisabeth Horth, consevatrice-adjointe du Musée Horta / © Luna Macken

La lasagne institutionnelle bruxelloise : l’exemple de la villa Dewin
La villa Dewin et sa roseraie / Luna Macken

Bruxelles est une ville complexe. Aucun Belge ne pourrait le nier et les Bruxellois encore moins. Aux divisions communautaires qui forcent les Bruxellois à dédoubler les institutions représentatives s’ajoute une foule d’organismes créés pour endosser la myriade de compétences d’attribution – pas toujours aisée à exercer – héritée par la jeune Région de Bruxelles-capitale de l’Etat fédéral.

Bruxelles-Capitale est surtout compétente en matière d’aménagement du territoire. Cette compétence est décidément bien compliquée à exercer dans les faits, car elle est partagée et exercée par une foule d’administrations (six pour l’urbanisme et huit pour le logement), dont chacune endosse un aspect particulier de cette compétence générale et, bien souvent, de manière incohérente.

Voici un exemple éclairant que les habitants de la capitale connaissent bien : “l’Hôtel Danckaert”, mieux connu sous le nom de “Villa Dewin”, rue Meyerbeer, dans le haut de Forest.  

La villa fut conçue en 1922 par l’architecte bruxellois Jean-Baptiste Dewin pour Jean Danckaert, un ingénieur industriel fortuné propriétaire d’une usine de production de machines-outils à Anderlecht. Cette grande propriété comprenait alors une villa de quatre façades, une roseraie derrière un mur de clôture et un garage, ainsi qu’un grand jardin de plus de 30 ares (3000 m2) qui s’étendait à l’arrière, abondamment planté d’arbres à hautes tiges d’essences variées et clôturé à front de la rue de la Mutualité.

Depuis les années 30, le jardin n’a pas subi de modifications significatives, à part la disparition du potager à l’angle des rues Meyerbeer/Mutualité en 1951, lorsque M. Danckaert fait bâtir pour son fils une maison mitoyenne, impliquant une division cadastrale du terrain.

Mais, c’est ici que les choses se compliquent : en 2014, l’ensemble de la propriété (visible sur l’illustration 1 – ci-dessus) est vendue par les héritiers Danckaert à un promoteur immobilier. Celui-ci procède alors à un remembrement cadastral, isolant la villa et sa roseraie du reste du jardin d’origine (illustration 2). Conjointement, la Commission Royale des Monuments et Sites (CRMS) introduit une proposition d’ouverture de classement pour la villa et l’entièreté du jardin. La villa et la roseraie (environ 8 ares) sont alors revendues à un tiers, qui les met immédiatement en vente (sans résultat jusqu’à ce jour) et néglige leur entretien.

Cette opération avait pour but de permettre, sur la parcelle voisine (environ 27 ares), une opération immobilière très rentable. En effet, une plus grande superficie de terrain en intérieur d’îlot permet une plus grande emprise de nouvelles constructions au sol.

La même année, les habitants du quartier de la villa Dewin (quartier Meunier du haut Forest) se mobilisent et créent le “Comité de quartier Constantin Meunier” constitué en ASBL avec pour objectif premier de préserver la villa et son jardin en obtenant un classement de la villa et de l’ensemble de son jardin.

 

 

Le 2 juillet 2015, le Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale ouvre la procédure de classement de la villa et seulement d’une partie du jardin se trouvant dans son prolongement. En effet, à l’encontre de l’avis de la CRMS (Comission Royale des Monuments et Sites) qui avait proposé le classement de l’entièreté du jardin d’origine, la Direction des Monuments et des Sites (DMS) a réduit la proposition à la partie du jardin prolongeant la villa. La limite entre partie classée et non classée coupe arbitrairement le tracé des chemins du jardin d’origine qui forme une sorte de huit.

Le classement définitif par le Gouvernement avec classement partiel du jardin intervient le 7 juillet 2016 en prévoyant également une zone légale de protection.

Il est à noter que lors de l’ouverture de la procédure de classement pour la totalité de l’hôtel Danckaert et d’une partie de son jardin, le Ministre Rudi Vervoort s’est engagé publiquement en faveur du projet dans un communiqué de presse : “la procédure de classement permettra par ailleurs la création de logements sur la rue de la Mutualité. (….) Cette décision de protéger le jardin sur sa partie historique permettra également d’envisager un projet de logements le long de la rue de la mutualité. Une demande de permis d’urbanisme portant sur la construction d’une cinquantaine de logements est actuellement à l’étude”.

 

En 2016, le terrain comprenant la maison du 35 rue Meyerbeer ainsi que la partie classée du jardin Dewin est achetée par la société gantoise Immograda. Celle-ci dépose une demande de permis pour la construction d’un immeuble de 51 logements, une profession libérale et 67 emplacements de parking, en mitoyenneté directe avec la Villa Dewin. L’immeuble occupe toute la partie non classée du terrain située à front de la rue de la Mutualité, alors que la partie classée du terrain est destinée à devenir le jardin d’agrément du nouvel immeuble, avec pour conséquence la perte irréversible de la cohérence de l’ensemble de la composition et de ses tracés caractéristiques.

 

La demande de permis reçoit un avis unanime défavorable de la commission de concertation, ce qui décide le promoteur à retirer sa demande. La villa et la roseraie sont aujourd’hui à vendre et laissées à l’abandon.

Ne pouvant que déplorer cet état d’abandon, le Comité du quartier Meunier a obtenu l’accord du propriétaire actuel de la villa pour entretenir la roseraie et les abords de la maison. Dès lors, depuis 2 ans, les riverains se retrouvent certains weekends pour mettre en valeur le patrimoine du quartier, malheureusement mis à mal et menacé. En 2018, un nouveau permis est déposé à la Région. Il est soumis à l’enquête publique du 21 février au 7 mars 2019.

Durant cette période d’enquête, le “Comité de quartier Meunier” se mobilise et lance une pétition qui récolte 4517 signatures contre ce projet immobilier. Pétition qui fut remise le 25 mars au Ministre-Président de la Région Rudi Vervoort.

Une commission de concertation s’est tenue le  26 mars. Cette commission a rendu un avis défavorable au projet de construction à l’unanimité. Mais cet avis défavorable, même s’il revêt une grande importance dans la décision finale, n’a in fine qu’une valeur consultative. C’est en effet la Région bruxelloise qui devra trancher en suivant ou non l’avis de la commission de consultation.

Dates Villa Dewin
Infogram

À ce jour, la Région n’a donc toujours pas tranché et aucune limite légale de temps n’est fixée pour la remise d’un avis de ce type. Rien n’est donc décidé pour ce dossier où s’affrontent commune, riverains, Région bruxelloise, organisme de protections des monuments, de gestion environnementale… Un bel exemple de gestion “à la bruxelloise”.

La bataille de la villa Dewin est donc loin d’être finie, tout au mieux, il faut la considérer en friche…

 

Une ville pavée de bonnes volontés
Façade de La Serre à Ixelles / Martin Muller

Et si les 6,5 millions de mètres carrés vides que comptent la capitale européenne devenaient une commune ? À la base de ce territoire conceptuel, appelé Saint-Vide Leegbeek, il y a six associations (Communa, Toestand, La Febul, Le Bral, Woningen123logements et la SAW-b) qui luttent contre les espaces inoccupés dans la capitale. Que ce soit des complexes de bureaux, des maisons de maîtres, des immeubles ou encore d’anciennes industries, tous les types de constructions sont concernés par la vacance immobilière à Bruxelles. Reste à savoir que faire avec ces 6,5 millions de mètres carrés inoccupés.

 

L’effet de La Serre

Une affiche dénonçant les espaces vides dans la capitale / © Martin Muller

 

Nous sommes au 171 de la rue Gray, à Ixelles, derrière une porte de garage blanche comme il en existe des centaines d’autres dans le quartier Flagey. C’est ici que se trouve La Serre, un ancien hangar désaffecté qui a repris vie grâce à l’intervention de l’ASBL Communa.

Née en 2013, sous l’impulsion de cinq jeunes étudiants bruxellois, l’association Communa s’est donnée pour mission de recréer de la vie dans les millions de mètres carrés laissés vacants par leurs propriétaires. Rien qu’à Bruxelles, le nombre estimé de bâtiments vides se situerait entre 15.000 et 30.000 unités.

Une épine dans le pied du gouvernement de la Région bruxelloise et des communes qui voient ces lieux dépérir sans pouvoir intervenir. Pour la Région, il s’agit purement et simplement d’un immense gâchis. Il y a, par exemple, près d’1,5 millions de mètres carrés de bureaux qui sont inoccupés et des milliers d’unités de logements vides dans la capitale. Tout cela à bien entendu un coût pour la Région et les communes. Ces immeubles sont bien souvent dans des états déplorables. Ils enlaidissent notre ville. De plus, ils créent bien souvent un climat d’insécurité, des rôdeurs peuvent s’y installer, ils érodent le tissu social. Ensuite, l’inoccupation d’un immeuble a un coût pour les propriétaires grâce à la taxe d’inoccupation mise en place par les communes.” explique Nathalie Zocastello en charge des dossiers de logements vides et insalubres au cabinet de Céline Frémault, Ministre du Logement de la Région bruxelloise. “Bien entendu, des associations comme Communa ont tout notre appui, lorsqu’elles redonnent vie à ces lieux désertés.” continue-t-elle.

 

Squatter en toute légalité

La salle commune de La serre où les visiteurs peuvent manger, boire un verre, assister à une expo ou à un concert / © Martin Muller

Par quelles voies L’ASBL parvient-elle à occuper ces lieux délaissés par leurs propriétaires ? Ces derniers acceptent-ils facilement une telle occupation ? “Oui parce que c’est du gagnant-gagnant. Les propriétaires évitent de devoir payer la taxe d’inoccupation, les communes évitent de gâcher des immeubles et de nouveaux projets peuvent naître !” confirme Camille Testard, responsable de la communication de Communa. Elle ajoute  : “En somme, chez Communa il y a deux manières de faire : soit on repère un bâtiment vide, on l’enregistre dans notre base de données, puis les juristes de l’ASBL se chargent de rentrer en contact avec la commune et le propriétaire pour obtenir les autorisations nécessaires ; soit on nous propose un projet et on essaye de trouver un lieu qui convienne.” Dans le cas de La Serre, les trois hangars ont d’abord été repérés et la commune a, par la suite, donné l’autorisation d’occuper les lieux. Ensuite, un appel à projet fut lancé, lequel a été suivi de la rénovation des différents espaces en fonction des besoins des différents projets désireux de s’y installer.

C’est ainsi que La serre compte aujourd’hui 22 projets installés en son sein dont un groupe d’achat solidaire, des habitations, un magazine participatif, une cuisine solidaire, un musée du capitalisme et même un espace de co-working.

 

Un projet qui fait des petits

L’ASBL Communa occupe et gère actuellement douze immeubles dans la capitale européenne. La majorité d’entre eux est à Ixelles et les habitants de la commune applaudissent. Françoise, voisine octogénaire de La serre, fait partie de ces habitants ravis de voir renaître ces lieux autrefois inoccupés : “Moi j’aime bien tout ça. Avant c’était moche. On aurait dit une ville fantôme. Comme dans un western ! Entre les voitures et ça… On n’avait pas envie de se promener ici. Et puis les jeunes qui viennent là sont bien éduqués. C’est joli maintenant vous trouvez pas ?”

Depuis peu, La serre s’est agrandie, « elle a fait des petits ! » plaisantent deux habitants du quartier. Une « outilthèque » s’est installée juste en face. Au numéro 200 de la rue Gray. Elle aussi était autrefois un immeuble abandonné. La voilà qui ressuscite à présent. De maison de rien, elle passe à maison de vie. « Tournevie », c’est son nom. Les habitants du quartier peuvent à présent y emprunter des outils, comme dans une bibliothèque. À voir ces lieux renaître, poussés par l’initiative citoyenne, on se dit que Lavoisier avait raison : “Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”.

 

Vue sur Bruxelles depuis la place Poelaert / Luna Macken

L’urbanisme bruxellois est un mille-feuilles institutionnel composé d’une ribambelle de services distincts, qui bien souvent se tirent dans les pattes. Toujours marquée par les séquelles de la Bruxellisation, la politique urbaine de Bruxelles semble, encore aujourd’hui, se caractériser par son incohérence.

On s’alarme à propos du manque de place alors qu’ailleurs, on laisse dépérir des millions de mètres carrés. Un paradoxe époustouflant au regard du nombre de bâtiments laissés à l’abandon. L’inaction est frappante, les institutions ferment les yeux et laissent les lieux se fossiliser en silence. Alors que tous les jours, s’il faut vraiment le rappeler, des gens cherchent le sommeil en pleine rue.

Néanmoins, tout n’est pas si sombre au fond de la caverne et certains amènent même une once de lumière. Des associations fleurissent afin de redonner vie à ces friches et ainsi mettre fin à un gâchis conséquent, comme le projet de La Serre à Ixelles.

Remettre l’urbanisme bruxellois sur de bons rails est un travail qui s’annonce conséquent, tant il y a du retard à rattraper. Pour ce faire, la ville devra prendre le problème à bras le corps, ouvrir les yeux sur un nombre conséquent de friches abandonnées et réformer d’urgence les institutions compétentes. La nomination d’un nouveau Maître architecte pour la capitale semble être un indicateur de bonne volonté de la part des autorités bruxelloises.

Après avoir tant malmené l’Art nouveau, l’urbanisme bruxellois serait bien inspiré de créer un nouvel art : celui de la récupération de ses erreurs.